Dominique Wolton
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Communication politique de la crise de chercheurs

L’année de la recherche 2005, L’Archipel, septembre 2005

Les chercheurs sont bien perçus dans l’opinion publique car on les reconnaît désintéressés, tournés vers la connaissance et à la source du progrès. Même si l’on ne comprend pas beaucoup ce qu’ils font. Même si la représentation de la société reste trop liée à la physique et aujourd’hui à la biologie. Même si on ne voit pas encore assez l’importance des sciences sociales, néanmoins les chercheurs offrent une vision généreuse de la société.

Si la science continue de fasciner, on sait par contre qu’elle est aujourd’hui liée directement à l’économie et à la politique, et qu’elle peut aussi bien être facteur de progrès que de guerre. Si elle reste une des grandes valeurs de nos sociétés, elle est aussi controversée pour le mal qu’elle peut produire pour les hommes, la société, la nature. Son lien avec la puissance économique et militaire explique l’ambivalence dont elle est l’objet, même si dans un univers devenu sceptique à l’égard de beaucoup d’idéologies, et de valeurs, elle reste une grande aspiration. Mais le fait qu’elle soit au cœur de la société, on le voit avec les controverses, les militantismes politiques, les inégalités Nord/Sud montre qu’elle est sortie de la neutralité dans laquelle elle était depuis des siècles. C’est la conséquence de sa place directe dans la politique et l’économie. D’un coté elle est une valeur, mais aussi un facteur de pouvoir ; un objet de débat démocratique, et un risque pour l’humanité. Elle a changé de statut, on n’est plus dans la croyance positive qui a dominé pendant un siècle, de 1840 à 1940.

Curieusement la suspicion, ou au moins le doute, qui entoure la science ne se reporte pas sur les chercheurs. Si personne ne nie les enjeux industriels politiques et militaires de la science, les chercheurs continuent, eux, d’être perçus de manière positive. Un peu comme si, il fallait des contreparties à l’économisation croissante de toutes les activités de la connaissance. Les chercheurs ne pâtissent pas de l’attitude ambivalente à l’égard de la science. Ce qui explique les attentions favorables à l’égard de leurs revendications depuis un an. Peu de professions bénéficient d’un tel soutien après un mouvement aussi long. Instinctivement on continue à leur eonnr vaison ; qu’on leur donne les moyens de travailler librement, qu’on leur fasse confiance. En communication politique il y a rarement une telle liaison entre des revendications quantitatives, emplois, salaires, promotions, valorisations et les enjeux de production de connaissance. La légitimité sociale est acquise aux chercheurs. D’autant que la solidarité est établie, ce qui est rare, entre les anciens et les jeunes. Là aussi il y a peu de domaines d’activités où jeunes et anciens cohabitent et s’épaulent. Ceci est une deuxième caractéristique de ce mot. La troisième caractéristique concerne le rapport recherche fondamentale/recherche appliquée. L’opinion publique dans l’ensemble approuve la revendication pour une recherche publique, distincte des pouvoirs économiques et de la recherche appliquée, même si par ailleurs chacun reconnaît la nécessité et les ambiguïtés du lien science et économie.

En face, et les termes du débat n’ont guère évolué en un an, il y a un gouvernement « soupçonné » de ne pas défendre la recherche publique, de mettre en cause l’autonomie de la recherche, de favoriser la recherche appliquée et avec encore plus de présence de l’économie dans les choix scientifiques. Même si la gauche, en 25 ans n’a pas été beaucoup plus sensible à la recherche fondamentale, et n’a pas mené de politique plus favorable à l’enseignement supérieur, elle bénéficie d’une approche plus favorable. On la suppose, plus désintéressée que la droite, plus favorable à la connaissance, à la gratuité du savoir, à l’intérêt général…

Dans la réalité, en 50 ans, les différences sont soit plus faibles, avec même parfois des comportements en chassé-croisé. Mais comme les chercheurs mobilisent assez nettement les valeurs de la connaissance, on les a souvent associés aux idéaux de gauche, liés à l’intérêt général. La recherche et la science n’échappent pas aux stéréotypes droite/gauche. Avec cette conséquence simple, plus de crédibilité à la gauche, dans ce domaine, qu’à la droite. Même si la Ve République a montré pendant longtemps que le lien était plus compliqué… En un mot un gouvernement de gauche, même peu actif dans ce domaine est toujours investi d’une attitude favorable, par rapport à un gouvernement de droite facilement soupçonné de vouloir brader la recherche aux intérêts privés.

Quatrième caractéristique : une attitude favorable de la part des journalistes. Individualistes, comme les chercheurs, ils s’identifient, assez facilement au combat de ceux-ci pour garder leur « liberté ». Un journaliste c’est un peu comme un chercheur, quelqu’un qui se pose des questions différentes des autres, et doit se méfier de tous les pouvoirs en place. Des individus libres, mais faibles, devant se battre pour leur autonomie. C’est un peu comme la presse, certes celle-ci est une industrie, mais les journalistes sont autre chose. La science, c’est une industrie, mais les chercheurs sont d’abord intéressés par la connaissance. En outre, les chercheurs ont la sympathie des médias, car, contrairement à d’autres communautés, ils ne cherchent pas toujours « à faire de la communication ». « S’ils descendent dans la rue, c’est qu’il doit y avoir de bonnes raisons ». Bien sûr les journalistes ne sont pas dupes du fait qu’il doit y avoir d’autres problèmes. Ils ont entendu parlé de la bureaucratie ; des difficultés à gérer l’innovation ; des lourdeurs et habitudes, du statut qui à la fois protège, mais alourdit ; d’un manque de compétitivité dans de nombreux secteurs ; d’une position parfois trop faible dans la concurrence internationale… mais tout cela semble moins important que l’idée d’un milieu un peu désintéressé, dans un monde gagné par la marchandisation. Ceci explique aussi que la sympathie du mouvement demeure, un an après avoir commencé.

Cinquième caractéristique : Une attitude prudente de la part des hommes politiques. Eux aussi sont sensibles au coté désintéressé des chercheurs, et même lorsqu’ils veulent critiquer certaines positions, ils sont prudents, car ils savent l’accueil favorable dont bénéficie cette communauté dans l’opinion publique et les médias. Les hommes politiques sont facilement soupçonnés d’économisme. On retrouve ici l’ombre portée de la mondialisation et du libéralisme qui en ayant dominé depuis 30 ans, donnent le sentiment que tout est économique. Et quand les hommes politiques reprennent à leur compte le thème de l’environnement, du développement durable…ils savent qu’on peut leur reprocher aussi de récupérer, tardivement, ce dont parlent les scientifiques depuis 50 ans.

Quant aux recherches en sciences sociales, elles relèvent d’un statut ambigu. Si leur importance est aujourd’hui toujours plus admise, par les sciences de la nature, de la matière, et de la vie, elles n’ont toujours pas la place qu’elles devraient avoir. Notamment auprès des hommes politiques qui ne cessent de parler de leur importance, sans pour autant les utiliser.
A la limite, on reproche aux sciences sociales ce que l’on ne peut reprocher aux autres sciences : être trop éloignées de la réalité. Elles sont l’objet d’un début de légitimité, mais suscitent la méfiance car on les trouve trop critiques ou pas assez pratiques. C’est en réalité le statut de la connaissance, admis pour les maths, la physique, la biologie, la chimie… qui ne l’est pas encore pour les sciences sociales. Et pourtant l’ouverture du monde, et la mondialisation de l’information montrent de plus en plus l’importance de ces sciences sociales et l’extrême difficulté à comprendre les sociétés. L’enjeu de paix et de guerre lié à l’obligation de s’ouvrir sur le monde et sur la nécessité d’organiser la cohabitation sont également plus clairement perçus sans pour autant valoriser les sciences sociales. On n’a pas encore compris que la mondialisation sera un immense appel d’air aux sciences sociales.
Chacun reconnaît aujourd’hui l’importance des sciences de la matière, de la nature, et de la vie, on essaye de gérer le monde ouvert et fragile de demain, mais sans reconnaître la même importance aux sciences sociales. Et pourtant chacun constate combien ce sont les sociétés et les hommes qui sont la plupart du temps les principaux dangers pour la paix et la survie du monde...
Les médias, les hommes politiques, les technocrates et les chefs d’entreprises refusent de voir l’utilité des sciences sociales. Il y a dans ce mouvement de suspicion, comme un moyen de repousser à plus tard la nécessité d’admettre l’importance du discours des sciences sociales, à côté des autres connaissances scientifiques, de l’information, et de l’action.
Pour résumer on peut dire, à l’exception des sciences sociales qui sont encore trop dans un registre « à part » que le mouvement de revendication des chercheurs qui dure pourtant depuis un an, certes sans déranger la vie de millions de personnes, continue de bénéficier d’une attitude favorable de la part du reste de la société. Sans doute principalement parce qu’on y voit la preuve de l’existence de valeurs désintéressées dans une société de plus en plus envahie par l’économie.

C’est en cela que ce mouvement, avec toutes ses contradictions et imperfections est important. Il est prémonitoire des enjeux politiques sociaux, et culturels liés à la connaissance dans une société post industrielle. Soit les scientifiques seront l’objet d’une formidable processus de nationalisation et standardisation pour faciliter un peu plus l’entrée de la science dans l’économie et la mondialisation. Soit par leurs résistances, et au-delà des inévitables ambiguïtés, ils symbolisent une bonne partie des enjeux politiques de demain où, à la fois toutes les activités, y compris la science et la recherche, seront socialisées, et où simultanément il faudra néanmoins batailler pour que les valeurs de la connaissance ne soient pas totalement instrumentalisées. Les chercheurs, comme les enseignants ou les journalistes sont à l’avant-garde d’une réflexion à mener sur les garde-fous à préserver pour que, la science, la connaissance, l’éducation et l’information, tout en étant des secteurs économiques en expansion restent aussi des valeurs liées à l’intérêt général et à la gratuité. Et c’est parce que les opinions politiques sont sensibles à cette problématique de l’intérêt général qu’elles regardent, en France, comme ailleurs, les chercheurs avec une certaine sympathie. A eux, dans la durée à ne pas trahir cette confiance, à ne pas succomber aux dérives corporatistes et à rester au niveau de l’enjeu, où finalement une grande compétence, mais avec une intuition qu’il faut saluer, la société positionne les chercheurs. Finalement comme d’autres professions, ils sont détenteurs d’une partie de cette problématique si indispensable mais si fragile, de l’intérêt général.


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