Dominique Wolton
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« Il faut désormais passer d’un jeu à deux, identité et culture, à un jeu à trois : identité, culture et communication. »
DW, « Culture et identité européenne dans le cadre du processus d’intégration européenne » in L’Europe des culture et des langues, 1999

Tsunami, médias et solidarité

Le Journal du CNRS n° 182, novembre-décembre 2005

Le tsunami a été l’occasion d’un considérable mouvement de solidarité mondiale. Les médias l’ont sans doute accéléré, mais ils ne l’ont pas créé.

Ils sont un accélérateur de conscience critique et de mobilisation, mais ne suffisent pas à leur création. Il faut qu’il y ait préalablement une volonté de savoir et d’agir. Si le monde s’est mobilisé ainsi, c’est parce qu’il existe une volonté de don, de générosité, de militantisme, qui s’est d’autant plus catalysée ici qu’il s’agit d’une catastrophe naturelle et non politique ou militaire… C’est cette disponibilité à s’engager qui est le facteur principal, et non l’existence d’un système mondial d’information. Les ONG le savent bien.

Si le désir de solidarité n’existait pas préalablement, les médias ne suffiraient pas à le créer. Reste, et c’est un changement fondamental, que la mondialisation de l’information s’avère être un accélérateur de mobilisation. Dès que les individus et les peuples accèdent à l’information, leur capacité de réflexion et d’action augmente. Et paradoxalement, c’est peut-être le télescopage entre riches et pauvres qui, pour une fois, a été un catalyseur de générosité. D’autant que l’événement se passait à la fin de l’année, un moment propice à une certaine disponibilité, méditation et réflexion sur soi et le monde.

Cette mobilisation de la générosité prouve la réalité d’une autre mondialisation, où existe une volonté de solidarité à l’échelle du monde, bien différente des rapports de force et des jeux de puissance. Et, grâce à l’information et à la communication, on a vu aussi apparaître l’autonomie des opinions publiques face aux logiques étatiques. Personne n’est dupe des pensées stratégiques qui peuvent animer les États dans un tel moment de générosité. Cette mobilisation exceptionnelle a également eu un effet paradoxal positif : souligner l’inégalité de mobilisation. Beaucoup plus pour l’Asie que pour l’Afrique et d’autres catastrophes. Très rapidement cette question a été posée, et ne cessera de l’être. On a redécouvert qu’il n’y a pas d’égalité dans l’accès à l’information et qu’il n’y a pas de lien direct entre information et mobilisation. Autrement dit, on réalise qu’il y a loin de l’information à la communication, du message au partage, du fait de savoir à la volonté d’agir. Bref, que tout est compliqué. La réflexion, en retour, sur les inégalités de mobilisation existant dans le monde aura un effet induit, finalement positif. Il en est de même pour l’autre dimension : il ne suffit pas de vouloir aider, encore faut-il tenir compte des sociétés, des cultures, des États pour éviter que l’effort de générosité ne suscite un effet contraire. Autrement dit, il faut tenir compte de l’autre, et ne pas le froisser sous prétexte de l’aider. Au bout de la chaîne de solidarité, ne pas oublier les identités sociales, culturelles et les souverainetés. L’importance de la mobilisation, et sa vitesse, sont donc un moyen de réfléchir plus rapidement à toutes ces difficultés de l’action et de la générosité dans la mondialisation.

Finalement, cet événement tragique a eu plusieurs effets bénéfiques. La preuve de l’existence d’un profond désir de solidarité insuffisamment mobilisé. Une conscience mondiale plus forte qu’on ne le croit. Une distance croissante entre les individus, les opinions publiques, les États. Une assez forte lucidité sur les difficultés de communication interculturelles, et la difficulté de l’action. En moins de 20 ans, la mondialisation de l’information et de la communication a plutôt accéléré une réflexion critique sur les rapports entre information, politique, culture, inégalités qu’elle n’a été un simple instrument de spectacle. Ce qui d’ailleurs ne simplifiera rien demain dans la mondialisation…


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