Dominique Wolton
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La nouvelle Francophonie

L’Année Francophone Internationale, Dossier thématique - CIDEF-AFI - 2006

En trente ans, le chemin parcouru par la Francophonie est considérable. Créée en 1970, devenue réellement politique en 1986, réunissant aujourd’hui 63 pays, en phase avec les enjeux de la cohabitation culturelle liés à la mondialisation, elle est globalement une réussite. Mais hélàs la France, pourtant au cœur du dispositif, ne réalise pas l’importance de cette richesse, parce qu’elle identifie à tort la Francophonie aux restes de l’empire colonial, dans la deuxième moitié du 19e siècle. Alors même que les racines de la Francophonie sont beaucoup plus anciennes et complexes. Elles remontent au début du 17e, quand l’Europe a conquis le monde.
En trente ans l’organisation est passée de la défense de la langue à la diversité culturelle, puis à l’adhésion aux Droits de l’Homme et à la démocratie, et enfin à la solidarité et au développement durable. C’est-à-dire qu’elle se trouve en phase avec tous les enjeux politiques de la mondialisation. D’autant plus que la convention sur la diversité culturelle signée à l’UNESCO, à Paris, le 21 octobre 2005 reconnaît solennellement l’importance du respect de la diversité culturelle, pour la mondialisation. Autrement dit la France qui depuis 25 ans se bat pour la diversité culturelle, avec quelques uns, et fut très longtemps minoritaire, et brocardée devrait non seulement être fière de ce vote, mais surtout du rôle que l’Europe et la Francophonie y jouèrent.
Pourquoi parler de nouvelle Francophonie ? Parce qu’après trente ans d’organisation, elle se trouve confrontée à un nouveau défi, celui de la mondialisation. Il ne s’agit plus seulement de la Francophonie « historique » mais de la Francophonie hors les murs, de la Francophonie au sens large. Celle qui est en phase avec l’idéal de la diversité culturelle et l’obligation de construire la cohabitation culturelle.

1– Pas d’avenir sans passé
Il est urgent d’entreprendre un travail de mémoire, pour dépasser l’histoire des colonisations, et pour valoriser la longue histoire des racines culturelles mondiales. Il faut sortir les élites du repli sur la France et l’Europe, ouvrir les fenêtres, populariser cette histoire de la Francophonie, réaliser qu’entre les Outre-mers et la Francophonie, la France est au cœur des risques culturels et politiques de la mondialisation.
L’enjeu culturel majeur de la mondialisation ? Apprendre à cohabiter dans un monde ouvert où tout le monde voit tout et sait tout, mais où les différences culturelles sont insurmontables. Eviter de passer du rêve du village global, au cauchemar de la Tour de Babel. Et toutes les aires linguistiques culturelles (Francophonie, Hispanophonie, Lusophonie, Arabophonie, Russophonie…), dans la mesure où elles traversent les continents, regroupent des pays riches et pauvres sont des facteurs de cohabitation culturelle essentiels. La cohabitation politique et culturelle est une condition de la paix dans le monde du 21e siècle. Par sa tradition politique, les Droits de l’Homme, la démocratie, la France offre à la Francophonie un cadre susceptible de gérer cette diversité culturelle. Mais en retour la Francophonie apporte beaucoup à la France. Non seulement elle permet de légitimer l’apport des dix collectivités territoriales des Outre-mers, réparties sur trois océans, mais elle est aussi un moyen pour la France d’arriver à gérer, en interne sa propre diversité culturelle. Être français, ce n’est pas être seulement blanc, c’est d’abord assurer l’égalité des chances à tous ceux qui sont nés sur son sol. La France est un pays multiculturel. Elle le sait mais n’ose pas y voir la richesse qui en résulte.
De même qu’il n’y a pas de Francophonie sans la France et la Francophonie une chance pour la mondialisation, de même la Francophonie est-elle, une chance pour la France, comme le Commonwealth pour la Grande Bretagne, la Lusophonie pour le Portugal, l’Hispanophonie pour l’Espagne...
Demain la fraternité dans la Francophonie, et dans toutes les autres aires culturelles, est un garde fou contre les violences politiques et culturelles de la mondialisation. Les exactions au nom du fondamentalisme religieux peuvent en constituer une prémisse. Tout faire pour apprendre à cohabiter pacifiquement. Et l’apprentissage de l’Histoire est aussi un hommage à cette diversité culturelle qui a toujours existé, fut niée par les puissances européennes et constitue aujourd’hui un atout essentiel pour organiser pacifiquement la communauté internationale.

2 – Les trois cercles de la Francophonie
Dans l’avenir, il faut pour que la Francophonie, joue pleinement son rôle à la fois linguistique, culturel, politique et économique, respecter les trois cercles. Le premier est l’institution, le cadre. Le second est la société civile où la Francophonie trouve sa source et la légitimité. Le troisième est celui des militants, anonymes, pour la plupart, qui défendent la langue française sans laquelle il n’y a pas de Francophonie. Historiquement c’est ce troisième cercle qui a été le plus important permettant que la présence du français dans la cité devienne un enjeu politique, symbolisé ensuite dans la création des différentes institutions. Le risque ? Le renfermement du niveau institutionnel sur lui-même, c’est-à-dire la domination de la logique intergouvernementale, sur le reste. Comme pour le moment il n’y a pas d’élection au sens démocratique dans l’institution et que les États conservent le contrôle finalement des dépenses et des nominations, la Francophonie risque de devenir une superstructure qui certes parlera toujours « au nom de la société civile », c’est sa seule légitimité, mais qui, progressivement, s’en découplera. Le risque est d’autant plus grand que le découplage ne sera pas visible immédiatement. Il y a toujours une inertie des institutions, et la bureaucratisation inévitable des institutions internationales sera là pour masquer le phénomène.
Or pour la Francophonie, comme pour toutes les autres aires culturelles, leur légitimité résulte de la capacité à ne pas perdre le contact avec la société civile.
La société civile c’est d’abord l’économie. Le français doit reprendre l’initiative dans l’économie, ne pas laisser l’anglais être le symbole de la modernité. Ne pas copier, pour les multinationales francophones le style de gestion anglo-saxon. Imposer un autre style de management, de relations sociales et humaines. Bref ne pas identifier la modernité à l’économie anglo-saxonne. Mais cela concerne aussi les médias, les industries culturelles, la manière d’aborder la santé, l’éducation, l’environnement, le patrimoine, la recherche…
Le niveau des militants est encore plus important à rappeler. Ceux qui hier à titre individuel, sans rien demander à personne se sont battus pour préserver la langue française dans le monde pourraient facilement se sentir abandonnés par des institutions trop puissantes, inattaquables et bureaucratiques. Le militantisme est la condition de survie de toute langue et le niveau le plus fragile de la survie d’une culture… C’est pourquoi au-delà de toutes les techniques de communication, classiques ou nouvelles, l’enjeu de la Francophonie, nullement pris en compte aujourd’hui est de favoriser au maximum les conditions de déplacement et de rencontre. Se rencontrer, rassure et rend fier. Plus il y a de mondialisation et d’échanges de systèmes d’information, plus les voyages et les déplacements sont essentiels.

3 – Les trois langues
La Francophonie doit s’ouvrir à toutes les langues françaises. Pour le moment, en 50 ans, c’est plutôt le français de France qui est la référence. Et c’est normal car une langue pour se perpétuer a besoin d’un cadre et d’une structure. C’est même d’ailleurs tout l’enjeu pour l’anglais. A force d’être « trituré » dans tous les sens, il risque justement de perdre son essence.
Mais néanmoins la langue académique doit s’ouvrir aux autres manières de parler le français qui ont été inventées dans le monde, et qui enrichissent cette même langue française. C’est la deuxième langue, qui des créoles à toutes les langues de la Francophonie élargit les références du français. Cette deuxième langue dont les modalités changent dans le monde n’est pas un appauvrissement mais un enrichissement. Pas de diversité culturelle à l’intérieur de la Francophonie si celle-ci ne respecte pas sa propre diversité culturelle.
Face au raz de marée de l’anglais, inévitable « pidgin » de communication pour la mondialisation, il faut absolument valoriser un troisième niveau de langue, beaucoup moins formalisé, celui de toutes ces expressions francophones qui perdurent dans le monde, y compris dans des zones largement anglophones, hispanophones… Justement parce que la langue française au-delà d’elle-même est porteuse des couleurs de liberté, tolérance, égalité, élégance. Et beaucoup de mots et d’expressions traversent les continents, les cultures et les régimes. Il faut les recenser, les valoriser. A partir d’eux on peut accrocher des rêves, des aspirations, des revendications.
Ce n’est donc pas une langue, mais trois langues qu’il faut sauver. A côté de la langue nécessairement officielle, et surtout parlée en France, accueillir et légitimer les adaptations et inventions du français dans le monde. Un moyen de valider la diversité culturelle, d’accepter le caractère vivant d’une langue et sa capacité d’invention pour tous ceux qui de loin ou de près la pratique.

Conclusion : Langues et valeurs
La force et la grandeur de la France et de la Francophonie ? Relier langue et valeurs. Si la langue sert à communiquer, elle transmet aussi les valeurs qu’elle porte. Et notamment pour la langue française indissociable de l’idée de liberté politique, et d’émancipation.
Autant l’anglais connote avec la modernité, notamment économique, mais pas seulement autant le français connote avec les problématiques d’intérêt général. A condition de ne pas découpler langue et valeurs. Le pire, demain, serait de valoriser, dans la Francophonie, la lutte pour les valeurs, au détriment de l’intérêt pour la langue. Attention au découplage entre langue et valeurs, communication et politique. Plus il y d’ouvertures à d’autres dimensions que linguistiques, plus il faut préserver la dimension linguistique. Dans la mesure où le français n’est jamais langue première, en dehors de la France, défendre le français, c’est d’abord défendre les langues régionales maternelles, partout indispensables. Défendre le français c’est donc défendre le pluralisme linguistique indispensable pour demain. La mondialisation est une chance pour la Francophonie car elle l’oblige à sortir du noyau historique du 19e siècle et à retrouver toutes ses racines mondiales. La Francophonie est une chance pour la mondialisation, car elle lui apporte au travers une langue porteuse de valeurs universelles un moyen pour aider à construire la cohabitation culturelle de demain sans laquelle il n’y aura pas de paix.


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