Dominique Wolton
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Scientifiques, osons la francophonie !

Le Journal du CNRS n° 200, Édito, septembre 2006

La francophonie, vieille, ringarde, dépassée ? La nostalgie d’une vision mondiale qui n’existe plus ? Une ligne Maginot dérisoire ? Non, au contraire. Elle est le symbole de la diversité culturelle, le nouvel enjeu politique mondial. L’avant-garde de cette 3e mondialisation que l’on n’a pas vue venir. Après la mondialisation politique et économique, on voit surgir les contradictions de la mondialisation culturelle. Les peuples veulent bien assumer le grand large de la mondialisation, et encore, mais à condition de conserver leur identité culturelle, dont l’identité linguistique se situe au premier plan.

C’est le surgissement de ce que j’appelle le triangle infernal identité-culture-communication, facteur potentiel de conflits politiques majeurs comme on le voit au niveau mondial depuis trente ans. Le 20 octobre 2005, l’émergence de ce défi politique a été symbolisée par la signature à l’Unesco, à Paris, par 146 pays (les États-Unis et Israël ont été les seuls à s’opposer), de la « convention internationale sur la promotion de la diversité des expressions culturelles ». Impensable il y a vingt ans.

Le problème n’est pas de s’opposer à l’anglais – il faut bien un Smic communicationnel –, mais de préserver simultanément les autres richesses linguistiques. Défendre la francophonie, c’est valoriser l’apprentissage de quatre langues : les langues maternelles, régionales et deux langues internationales. C’est aussi admettre qu’il n’y a pas de mondialisation de la communication sans un gigantesque effort de traduction à entreprendre dans toutes les langues, dans tous les sens. Pas d’ouverture sans traduction ! Les aires linguistiques sont des amortisseurs de la violence de la mondialisation : elles traversent les frontières, réunissent les pauvres et les riches et créent un peu de solidarité. Le français est avec l’anglais une des langues les plus répandues dans le monde. La francophonie et le Commonwealth sont les aires culturelles les plus organisées. Et d’ailleurs, la Francophonie multilatérale, créée il y a seulement vingt ans, est en pleine expansion. Elle réunit 63 États, 180 millions de locuteurs, et de nombreux pays, notamment avec l’élargissement à l’Europe de l’Est, souhaitent la rejoindre. L’espace culturel et scientifique des langues romanes, avec 500 millions de locuteurs, est également un acteur de ce défi planétaire. La francophonie est un des laboratoires de cette diversité culturelle à construire, en attendant la même chose demain pour la lusophonie, l’hispanophonie, l’arabophonie, la russophonie.

Les scientifiques peuvent ici jouer un rôle essentiel. On pense, imagine, crée, rêve, différemment selon les endroits du monde où l’on vit et travaille. Et si les sciences de la matière, de la vie, de la nature peuvent à peu près échanger avec un stock limité de mots, dès que l’on se rapproche des sciences sociales, on réalise que les mots et les concepts sont indissociables des langues. Autrement dit, la francophonie et toutes les aires culturelles sont au cœur des enjeux scientifiques mondiaux.

Car la diversité culturelle appartient à tous. Et notamment aux scientifiques, à travers leur rôle essentiel au sein des industries de la connaissance. D’ailleurs, le respect et la valorisation de la diversité sont depuis toujours des valeurs scientifiques. On le voit pour l’environnement, mais aussi pour les sciences de la vie et de la matière. Et c’est encore plus éclatant pour les sciences humaines et sociales. La vie dans un monde ouvert est évidemment plus difficile à organiser que dans un monde bipolaire et hiérarchisé. Mais c’est le prix à payer pour donner un sens démocratique à la mondialisation. La diversité culturelle est donc une condition essentielle pour essayer de construire une cohabitation un peu plus respectueuse de chacun. Et pour donner un sens à cette société de la connaissance, porteuse certes de promesses, mais aussi de tant d’inégalités. Les scientifiques, au cœur de cette société, y jouent un rôle fondamental.


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