Dominique Wolton
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« Compter les groupes, c’est instaurer le communautarisme et dresser des murs. »
DW, Les médias, qui auraient dû être des accélérateurs... ne l’ont pas été, Revue Médiamorphoses n° 17, 2006

Les Français croient-ils encore en la politique ?

Le Figaro, 8 janvier 2007

Les Français croient bien sûr encore à la politique, comme tous les vieux peuples cultivés, et informés de l’Europe. A preuve le militantisme constant depuis vingt ans sur l’écologie, les ONG, le débat récent sur la constitution européenne, la révolte des banlieues (2005), le mouvement sur le CPE (2006). Plus récemment encore le large mouvement d’inscription sur les listes électorales, et le succès de la campagne d’adhésion au PS et à l’UMP. Tout ne prend pas toujours une forme canonique, mais l’important est la découverte que la jeunesse actuelle est intéressée par la politique. Le relais est passé, malgré une génération précédente trop tutélaire et trop gardienne du temple de 1968. On croyait les jeunes dépolitisés, réfugiés dans l’individualisme et la consommation, on les découvre libres d’esprit, critiques, utopistes et voulant changer les choses. En outre les médias et les partis ont compris la nécessité d’une plus grande interactivité. Le militantisme existe, facilité par les nouvelles technologies qui permettent plus d’expression et de débats. Certes il y a loin de la capacité à exprimer son opinion sur un peu tous les sujets et à s’engager concrètement et durablement. Mais sauf les « déclinologues » qui ne voient que décadence et repli sur soi, cet intérêt pour la politique est visible d’ailleurs dans cette pré-campagne présidentielle, commencée dès le printemps 2006... Tout le monde parle politique et tant mieux, pour n’être évidemment jamais d’accord sur rien, ni avec l’autre, mais il y a si peu de pays où la chose politique est l’objet constant de débats et d’affrontements !

Ce qui va moins bien ? C’est d’abord la réduction du débat politique au triangle médias-sondages-hommes politiques. Toujours les mêmes hommes politiques. Une réduction étouffante de l’opinion publique aux sondages. Une omniprésence des mêmes journalistes qui en plus deviennent leurs propres commentateurs. Pas assez d’ouverture, d’hétérogénéité sociale et culturelle. Les mêmes styles, mots, discours. Les médias jouent un rôle essentiel dans le débat politique, à condition de refléter l’hétérogénéité, et toutes les opinions. Le zoom sur Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy depuis près d’un an est excessif. Et critiquable, la sous valorisation des autres candidats. Cela ne contribue pas à élargir l’espace politique. C’est ensuite le décalage inévitable pour le citoyen, entre un volume croissant d’informations venant du monde entier, l’augmentation naturelle de l’esprit critique qui en résulte, et la conscience aigue de la difficulté à agir dans des sociétés bureaucratisées et confrontées à la mondialisation. Le citoyen européen ? Un géant en matière d’information, un nain en capacité d’action. Y compris les acteurs politiques…

C’est enfin le risque, au nom de la nécessité de tenir compte de ce que veulent « les opinions publiques », d’arriver à une sorte de démocratie d’opinion où le politique se trouve à la remorque des multiples demandes et soit incapable de proposer des analyses et des actions qui ne soient pas « populaires ». Le risque du populisme vient autant du fait que la société ne se retrouve pas dans ses élites, que dans la tentation d’effacer l’inévitable différence entre les deux, et de faire de la société l’arbitre final de tout.

Les nouveaux horizons ? D’abord avoir un peu plus de fierté pour le pays. Moins de déclinisme et de scepticisme. Etre fier d’abord de cette société multiculturelle. La France est un pays multiculturel, par les outremers, 60 ans d’immigration, et la francophonie. Dans la mondialisation, les sociétés multiculturelle ont une longueur d’avance car elles savent la nécessité de la cohabitation et du respect d’autrui. Avec l’islam, deuxième religion de France depuis un siècle et une laïcité de tolérance. Il y a de quoi inventer un modèle de société sans aucune peur du communautarisme.Que vaudrait un universalisme incapable de tenir compte de la diversité culturelle dans les sociétés ouvertes d’aujourd’hui ?

Ensuite sortir de France, regarder vers le large. Elle a été pionner dans la bataille pour la diversité culturelle reconnue à l’Unesco à l’automne 2005. Véritable victoire dont le pays n’a même pas été heureux. C’est aussi valoriser enfin la francophonie qui n’est pas un combat d’arrière garde, mais d’avant-garde. Un des laboratoires de la diversité culturelle. Comment croire, à l’heure de la reconnaissance de la diversité culturelle qu’il pourrait y avoir une langue et une culture dominante ?

Les Français ne sont jamais aussi bons que lorsque ils sont au centre des grands enjeux scientifiques, économiques, politiques, culturels mondiaux. « La Corrèze ou le Zambèze ? » Non, Monsieur R. Cartier, à l’heure de la mondialisation il faut faire les deux. L’identité est d’ailleurs la condition de la mondialisation.

Enfin être fier du plus grand chantier politique et démocratique : l’Europe. Près de 500 millions, 23 langues, 27 pays en attendant plus. Beaucoup d’incompréhension et d’indifférence mutuelle, mais une coopération qui progressivement passe de l’économie à la politique et demain à la culture. L’arrivée des deux derniers, au 1er janvier 2007, dans ce petit moment d’euro scepticisme, n’a pas salué avec assez de chaleur.

Roumanie et Bulgarie. Latins, slaves et Orthodoxes. L’Europe, terre de cohabitation de toutes les religions, cultures et sociétés, qui au-delà des incommunications illustre la force de la politique à forcer le destin. Des visions contradictoires de l’Europe s’opposent ? Tant mieux. Comment construire le plus grand espace démocratique du monde, en moins d’un demi siècle, avec des peuples hostiles ou indifférents, sans visions contradictoires ? L’Europe ou le symbole du débat politique.

Bref, rien ne prouve un désintérêt des Français à l’égard de la politique. Au contraire. Simplement les codes changent. Et s’il est un indice de cette confiance dans l’avenir, au-delà des mots, c’est dans la démographie, une des plus dynamiques en Europe. On y retrouve tous les Français, quel que soit leurs destins. Un message d’espoir universaliste.


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