Dominique Wolton
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La campagne a confisqué le débat

L’Humanité, 19 janvier 2007

Entretien. Le chercheur Dominique Wolton vient de lancer l’Institut des sciences de la communication du CNRS.

Lancer l’Institut des sciences de la communication du CNRS en pleine campagne présidentielle, est-ce un simple hasard ?

Dominique Wolton. Si l’on était démagogique, oui. Mais, de fait, cette campagne souligne que la communication est un enjeu fondamental. Parce que les nouvelles technologies se posent en concurrentes des médias de masse. Mais aussi parce qu’avec les nouvelles générations en politique, les thèmes de cette campagne sont extrêmement flottants. Le jeu est donc plus ouvert qu’on ne le croit. Car, au final, que voit-on ? Que les sondages prennent trop de place, qu’il n’y a pas assez d’études qualitatives, et que les médias, comme les politiques, ne maîtrisent pas grand-chose. Symbolique : la critique sur la bipolarisation excessive qui vient d’émerger. Elle oblige tous les acteurs à réagir et souligne ce que l’on minore trop souvent, c’est-à-dire l’intelligence et la capacité de résistance du public.

Le poids de la communication dans cette campagne est-il sans précédent ?

Dominique Wolton. Une campagne présidentielle est toujours un grand moment de communication publique, politique et démocratique. Ça ne réussit que si l’espace est le plus ouvert possible. Or cette campagne-là a, par médias et sondages interposés, confisqué le débat autour de deux finalistes. Et ça, c’est un rétrécissement vraiment critiquable.

À qui est-ce imputable ?

Dominique Wolton. On dit en général que c’est la télévision. Or, c’est à la presse écrite que l’on doit ce processus, en témoigne le nombre de couvertures consacrées à Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Ensuite, la télévision a suivi. Ce qui fait que, la radio, au final, reste le média le plus ouvert. Mais, au-delà des chiffres, c’est l’impression qui domine. Car, derrière, on constate un lien beaucoup trop fort entre médias et sondages, l’opinion publique étant réduite à ces derniers. Avec ce jeu pervers qui voit les médias commander puis commenter les sondages ! Il faut en sortir, car une présidentielle n’a d’intérêt que s’il y a un espace public qui n’est pas réduit aux sondages, des médias qui traitent de tous les thèmes - et pas seulement de ceux qui sont débattus - et des acteurs politiques qui ne sont pas présents dans les médias uniquement sur la base de leur résultat dans les sondages.

N’est-il pas trop tard ?

Dominique Wolton. Non, car les deux suscités risquent de payer l’usure d’avoir été constamment exposés : les électeurs créeront alors peut-être la surprise, à mon avis, au centre ou à l’extrême gauche.

Comment l’institut peut-il s’inscrire dans ce débat ?

Dominique Wolton. En tentant de faire sortir la communication de la caricature et d’une politisation si excessive qu’elle en devient contre-productive. Que des politiques s’imaginent que s’entourer d’une myriade de conseillers et de communicants va leur permettre de mieux « passer », c’est ridicule. Comme de penser qu’il suffit de faire de la com pour réussir en politique. Le récepteur est beaucoup moins stupide qu’on le croit, et il va le faire savoir. Et pas qu’aux politiques. Car les journalistes vont devoir se rendre compte, eux aussi, qu’ils sont entrés dans un système beaucoup plus concurrentiel.

Pensez-vous que les politiques ont intérêt à des médias fragilisés ?

Dominique Wolton. Certains peuvent être tentés de faire ce calcul mais, à terme, tout le monde aurait à y perdre. Les politiques ne seront pas protégés par des médias si ce n’est à leur botte, du moins plus dociles, car ces derniers ne peuvent acquérir de légitimité que s’ils traitent de politique. Et que si les politiques ont encore la tentation de les instrumentaliser, je pense que c’est faire une erreur stratégique, car, in fine, dans les pays où il y a une forte tradition politique, il faut admettre l’autonomie des deux sphères.

Entretien réalisé par Sébastien Homer


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