Dominique Wolton
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Toutes les sciences développent une théorie de l’information

Le Monde, 30 janvier 2007

Sociologue, spécialiste de la communication politique et des médias, fondateur de la revue Hermès, Dominique Wolton dirige l’Institut des sciences de la communication, que vient de créer le CNRS (Le Monde du 18 janvier).

Que peuvent bien avoir à se dire un physicien, un biologiste, un chimiste et un environnementaliste ?
Toutes les sciences développent une théorie de l’information et de la communication. En biologie, il s’agit de communication cellulaire. En physique, d’interactions entre particules élémentaires et atomes. En chimie, de réactions entre composés. En astronomie, d’attraction entre corps célestes et galaxies. En environnement, d’interdépendance entre espèces et milieux. En sociologie, de rapports entre individus et groupes sociaux... La richesse du CNRS, c’est que toutes les disciplines sont présentes. On peut donc comparer ces différentes théories. C’est un travail d’épistémologie.

Voulez-vous dire aussi que toute production de connaissance, toute découverte - la relativité d’Einstein comme la mécanique quantique - procède d’un modèle cognitif, voire idéologique ?
Oui. On ne peut découvrir que ce que l’on est prêt à concevoir. Le modèle géocentrique du système solaire proposé par Ptolémée est lié à une représentation. Il faut attendre la Renaissance pour que Copernic puisse lui substituer le modèle héliocentrique. De la même façon, la biologie a été transformée par le modèle cybernétique, et les sciences humaines par la théorie des systèmes. Au-delà des concepts, il existe des modèles cognitifs qui s’imposent à l’activité scientifique et qui mêlent rationalité et imaginaire.

Les scientifiques doivent-ils faire de l’information ou de la communication ?
Aujourd’hui, informer ne suffit pas à communiquer. On l’a vu encore avec la polémique sur les performances de la recherche française (Le Monde des 16 et 23 janvier) : les scientifiques doivent aussi se préoccuper de la façon dont est perçue leur activité.
Les chercheurs sont pris entre deux exigences : d’un côté, repenser leur relation à la société, en intégrant la demande sociale mais aussi l’impact social de leurs travaux ; de l’autre, se battre pour conserver leur autonomie et ne pas être instrumentalisés par la société.
Autre contradiction : ils produisent des connaissances qu’ils veulent accessibles à tous, mais ces mêmes connaissances sont au cœur de la richesse et de l’économie, donc sources de nouvelles inégalités. Cela pose le problème de l’accès aux sources, de la protection des données, des industries de la connaissance... Questions éminemment politiques.

Il existe déjà, au CNRS, un département des sciences et technologies de l’information. En quoi vous en démarquez-vous ?
La grande illusion, c’est de réduire la communication à sa dimension technique. On a cru qu’Internet, les portables, les réseaux, et, avant, la télévision et la radio, signifiaient l’avènement du village global, par opposition à la tour de Babel où les hommes sont séparés par les barrières linguistiques. La réalité est tout autre. Plus la communication est instantanée, et plus se manifeste l’incommunication. La fin des distances physiques ne rapproche pas les hommes, mais révèle l’étendue des différences culturelles. Elle fait apparaître, plus que jamais, que l’Autre est différent de Moi. En réalité, il y a deux philosophies de la communication. Celle qui privilégie la technique, et finalement l’économie. Celle qui privilégie l’homme, et finalement la politique. L’enjeu, c’est de s’entre-tuer ou de cohabiter. C’est pourquoi la communication est toujours du côté de la démocratie.

Vous voulez vous appuyer sur les communautés linguistiques. Pourquoi ?
Les aires linguistiques - anglophone, hispanophone, lusophone, arabophone, russophone, francophone - sont des amortisseurs de la violence mondiale. Quand on parle la même langue, on surmonte plus facilement les conflits culturels, religieux, sociétaux... pour apprendre à vivre ensemble. Communiquer, c’est moins partager que respecter les différences.

Propos recueillis par Pierre Le Hir


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