Dominique Wolton
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« Les journalistes, avec quelques autres, sont les fantassins de la démocratie. »
DW, Journalistes, une si fragile victoire, Revue Hermès n° 35, 2003

Grand entretien. Dominique Wolton

Revue Défense, n° 141, sept-oct 2009

Fondateur et directeur de l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC) et de la revue internationales Hermès (CNRS-Editions), vous êtes l’auteur d’une trentaine d’ouvrages et de plus d’une centaine d’articles consacrés à la communication, vous venez de publier « Informer n’est pas communiquer » aux éditions CNRS Editions. Comment définir cet objet d’études auquel vous avez consacré votre vie de sociologue et de chercheur ?

La question de la communication ne peut émerger comme question scientifique et politique qu’à trois conditions : 1) La liberté et l’égalité des partenaires, sinon c’est une communication à sens unique ou hiérarchie (ce qui a prévalu pendant des siècles) ; 2) Le pluralisme de l’information et un espace public où les opinions contradictoires peuvent cohabiter ; 3) Une existence suffisante de supports techniques nécessaires pour échanger. C’est la grande révoution technologique depuis près d’un siècle : avec le téléphone (1880), la radio (1910), la télévision (1930), l’ordinateur (1940) et Internet (1980). Aujourd’hui, il y a six milliards d’individus, 4,5 milliards de postes de radio, 3,5 milliards de télévisions, plus de 2,5 milliards de téléphones portables et 1,5 milliards d’ordinateurs. C’est dire si dans notre monde contemporain, il n’y a pas de communication sans techniques de communication.
Deux conceptions antagonistes de la communication existent. La première –majoritaire- considère que le progrès technique est la condition nécessaire et suffisante de la communication humaine ; approche évidemment favorable à une extension de toutes les industries de communication ; la seconde –minoritaire, à laquelle je me rattache – rappelle que dans la communication, le plus simple c’est la technique, le plus compliqué les êtres humains et les sociétés. Par conséquent la communication est d’abord une question humaine et politique avant d’être technique.
Communiquer, la plupart du temps, c’est négocier avec ceux avec qui l’on n’est pas d’accord. S’il suffisait que le progrès technique améliore la communication humaine, cela se saurait depuis un siècle, depuis que le progrès technique est considérable sans pour autant, hélas, rapprocher les points de vue et accroître la tolérance mutuelle. On se tue aujourd’hui comme hier, malgré l’omniprésence des téléphones, des radios, des caméras et d’Internet. L’idéologie technicienne est dangereuse car elle confond le progrès de la communication humaine.

Autrement dit, la croissance exponentielle des moyens modernes de communication n’est-elle pas inversement proportionnelle au contenu du message : la démultiplication des outils de communication via Internet et les autres supports multimédia n’accompagne-t-elle pas un encombrement du sens, une indétermination du sens, sinon une perte sèche du sens ?

Oui, le problème est le suivant : hier il y avait peu de messages, peu de techniques et des publics petits et homogènes. Aujourd’hui, avec la démocratie, la mondialisation et le progrès des techniques, il y a surabondance de messages qui circulent dans tous les sens. Résultat ? Il ne suffit plus d’informer pour communiquer. Cette abondance d’informations crée de l’incommunication tout simplement parce que le récepteur n’est pratiquement jamais en ligne avec le message et son émetteur. La grande découverte du 20e siècle dans la communication : c’est la résistance du récepteur ! Vous, moi, chacun de nous sommes bombardés d’informations de toutes natures. Polis nous ne disons rien, mais nous n’en pensons pas moins… C’est pour cela que, la plupart du temps, la communication est un processus de négociation de plus en plus complexe entre l’émetteur, le message et le récepteur, qu’il s’agisse de communications humaines ou médiatisées par des techniques.

Répétons : Informer n’est pas communiquer et, la plupart du temps, communiquer c’est négocier et cohabiter. C’est en cela qu’il ne peut y avoir de communication authentique qu’en solution de démocratie parce qu’il y a égalité des partenaires ; sinon communiquer se résume à transmettre, et là, nous ne sommes pas loin de l’arbitraire sinon du rapport de force. Mais n’oublions jamais qu’en situation des récepteurs ne signifie pas acquiescement mais simplement obligation de prise en compte du rapport de force. Avec la propagande, on ne peut pas répondre. Il n’y a qu’en situation de démocratie qu’il peut y avoir les allers-retours constants entre les partenaires. Ce changement représente une donnée considérable de l’histoire politique. Il a fait de la communication l’un des concepts contemporain clefs de la démocratie.

En quoi la communication peut-elle être une arme de destruction massive, pour reprendre l’expression de notre collaborateur François d’Alançon ?

Elle peut être une arme de destruction massive quand les récepteurs ne peuvent pas répondre. A ce moment-là, ce n’est plus de la communication mais de la propagande. Reste la question de la manipulation possible des récepteurs. En démocratie, avec le pluralisme des sources d’information, les citoyens peuvent échapper à la propagande, ce qui est plus difficile, mais n’oublions jamais que le silence des récepteurs n’est pas synonyme d’adhésion ! Bien-sûr il y a une influence par les messages, mais le récepteur n’est jamais vierge. Ses représentations découlent des cadres idéologiques, culturels et religieux à travers lesquels il filtre et recompose le message en permanence.
Autrement dit, l’information est toujours négociée. Croire le public facilement manipulable par les informations, c’est supposer que celui-ci n’est pas suffisamment intelligent. Or, le modèle démocratique repose sur l’hypothèse de l’intelligence des citoyens puisqu’il en fait même – au travers du suffrage universel – la source exclusive de la légitimité politique. Pourquoi un individu serait-il critique et intelligent en matière politique alors qu’il serait influençable et manipulable pour la communication ? S’opposer aux lieux communs de la manipulation des individus par l’information, c’est parler sur la raison critique dont chaque sujet est détenteur. Il peut y avoir des campagnes massives de propagande et de mensonges. L’histoire, y compris contemporaine – et aussi en démocratie – en est encombrée, mais on remarque qu’elles n’ont jamais finalement réussies.
Avec le temps, et aujourd’hui de plus en plus rapidement, les critiques et les contestations finissent toujours par émerger. La multiplication des canaux, même si elle s’accompagne, hélas, d’une trop grande concentration des industries de l’information et de la communication, est un obstacle à la manipulation durable de l’information. Non seulement les citoyens sont intelligents partout dans le monde, même lorsqu’ils sont analphabètes, mais l’omniprésence des techniques alliée, à une conscience tout de même plus libre des journalistes, augmentent les capacités critiques face aux discours unilatéraux et manipulatoires des différents pouvoirs. Chaque acteur rêve de convaincre, de séduire ou de manipuler le récepteur. Le résultat est, en général, décevant et même lorsqu’il est atteint, il est de courte durée. La mondialisation de l’information, aussi ambiguë et partielle soit-elle, est tout de même, un accélérateur de conscience critique. Les régimes les plus autoritaires ne peuvent empêcher les fuites, les débordements et les contestations.

D’une manière générale, les Armées françaises communiquent-elles bien ?

Elle ont fait de réels progrès parce que, justement, elles ont compris qu’en démocratie, il faut respecter l’intelligence des récepteurs, leur mentir le moins possible et limiter les logiques d’autorité, d’autant que, dans des sociétés même à faible culture militaire, chacun sait néanmoins que la responsabilité écrasante des militaires, c’est la paix et la guerre. En s’ouvrant, en devenant plus humaine et moins verticale les armées ont incontestablement, en trente ans, retrouvé un lieu avec la société civile et le pays profond. Par conséquent, elles se sont réappropriées un certain prestige et de nouvelles légitimités. De toutes façon, il n’y a pas de démocratie authentique sans armées. Et si celles-ci ne constituent pas un groupe comme les autres, elles peuvent néanmoins, intégrer un certain nombre des régles du fonctionnement démocratique. Le secret et la hiérarchie ne sont plus forcément les seuls modes de fonctionnement et de communication.

La modestie et plus d’ouverture dans la communication ont été incontestablement des facteurs de crédibilité d’autant que nos armées ne sont pas dans une stratégie offensive mais plutôt dans une stratégie offensive mais plutôt gardienne des grandes stabilités politiques, géopolitiques et humanitaires. Le monde de la santé, de la recherche et de l’Eglise devraient s’inspirer de l’évolution de la communication des militaires. Si chaque métier doit rester à sa place et c’est fondamental – un militaire, n’est pas un politique – Il est néanmoins possible d’avoir une communication plus ouverte. La démocratie, ce n’est pas la transparence totale – ambition démagogique – c’est plutôt la possibilité pour les différents groupes sociaux d’être présents et de s’exprimer dans l’espace public. A charge aux citoyens de se faire leur opinion au travers de cet espace d’information pluraliste et contradictoire.

Pour prendre un exemple concret, la communication qui a suivi l’embuscade meurtrière des soldats français en Afghanistan (été 2008), a-t-elle été pertinente. Que pensez-vous de la publication par Paris-Match des photos de Taliban arborant des effets personnels de nos soldats tués ?

Comme citoyen ordinaire et sans avoir pu accéder à une quelconque information particulière, je n’ai pas été choqué par la communication de l’armée. Tout n’était probablement pas public, mais on essayait néanmoins d’informer et d’expliquer et, de toute façon, en situation de conflit chaque citoyen sait bien que tout ne peut être transparent et instantanément porté sur la place publique. Le pire serait d’apprendre, dans quelques temps, que les autorités militaires ont menti… En démocratie, on ne demande pas de tout savoir en direct sur la guerre – c’est impossible et démagogique – mais au moins qu’il n’y ait pas trop de secrets et de mensonges.
Quant à la publication des photos par Paris-Match ou tout autre support, c’est l’éternelle question de l’autolimitation de la liberté de l’information. La frontière entre information et voyeurisme, surtout en cas de guerre et de catastrophe est ténue. L’argument des médias justifiant la publication de photos et d’image par l’existence d’une demande du public est très ambiguë. On peut lui opposer la déontologie des journalistes et leurs droits et devoirs à choisir. D’autre part, surtout, la presse relève d’une logique d’offre et non de demande. C’est la grandeur du journalisme. Celui-ci ne peut pas publier tout et n’importe quoi sous couvert du droit à l’information et du droit public. Nous ne sommes plus en 1980 ou 1920. Sous prétexte de liberté d’information, il est souvent question de la concurrence effrénée des journalistes et des médias entre eux dans un univers économiquement libéral, saturé d’informations, de sons et d’images de toutes natures. Le droit à l’information a bon dos lorsque, très souvent, nous constatons des manquements de la presse face à ses trois grandes fonctions : informer, enquêter, critiquer.

Pensez-vous que les armées françaises et plus particulièrement la Marine nationale, exercent pleinement leurs responsabilités sur les trois océans et notamment le Pacifique, l’océan le plus stratégique pour le 21e siècle ?

Les armées françaises sont généreusement déployées dans toutes les zones de conflits d’Afrique, du Proche-Orient et d’Afghanistan, mais, hélas, insuffisamment pour assurer une veille géopolitique sur tous les continents. Au vu de ses responsabilités internationales, concernant aussi la Francophonie, notre pays reste un acteur central dans l’océan indien où Djibouti assure un rôle central, mais aussi dans le Pacifique et l’Asie du Sud-est où, malheureusement, nous ne sommes pas suffisamment présents. C’est l’un des enjeux essentiels pour la Marine nationale dont on ne soulignera jamais assez l’importance stratégique politique et culturelle.

Depuis le 16e siècle, la France doit son expansion à la Royale, trop modeste depuis deux générations, par rapport aux armées de terre et de l’air. Il y a, certainement une revalorisation à opérer pour la Marine nationale. Pourquoi tant de modestie de sa part alors même qu’elle est la mémoire de la mondialisation, de la cohabitation politique et du dialogue des cultures qui sont au cœur des enjeux politiques de demain ? Concernant le Pacifique, trois territoires français sont en jeu. Les contentieux liés au nucléaire sont réglés. La présence visible et efficace de la Marine et de l’Aéronavale en Polynésie mais aussi en Nouvelle-Calédonie est indispensable pour la paix, de même que la protection des eaux territoriales et l’influence géostratégique. Le pire serait que la France abandonne ou réduise ses capacités d’intervention dans les espaces, certes les plus éloignés de la métropole, mais les plus importants pour la paix et la guerre de demain, que sont les océans Atlantique et Indien.

Quelle différence convient-il d’établir entre la communication et l’information ?

La différence est fondamentale. L’information c’est le message. La communication, c’est la relation. Bien sûr, il n’y a pas de communication sans information, mais le plus compliqué reste la relation, car il n’y a pas seulement l’émetteur et le message, mais aussi le récepteur. Or le récepteur n’est pratiquement pas jamais en ligne avec l’émetteur et le message. Et comme aujourd’hui, il y a de plus en plus de messages, les risques d’incommunication augmentent. Aujourd’hui, et c’est probablement la première fois depuis le 17e siècle, il ne suffit plus d’informer pour communiquer. La question de la communication c’est celle du récepteur de plus en plus autonome et critique au fur et à mesure qu’il est exposé à plus de messages. C’est pourquoi le plus simple dans la communication, c’est le message et la technique ; le plus compliqué est le récepteur.

On préfère tous l’information, parce qu’elle est maîtrisable. On se méfie toujours de la communication parce qu’elle reste incertaine, mais le problème du XXIè siècle est celui de la communication beaucoup plus que celui de l’information. Par contre, il est clair qu’on ne peut pas penser l’un sans l’autre. Les deux concepts appartiennent au même mouvement d’émancipation politique. Il n’y a pas la bonne information et la mauvaise communication. L’horizon et la finalité de l’information reste la communication, mais l’incommunication augmente avec le nombre et la vitesse de circulation des informations. L’incommunication devient la nouvelle frontière de la communication, le défi réel parce qu’il suppose l’organisation de la cohabitation. L’information produit un consensus ambigu, parce que les définitions des conditions de sa liberté sont évidemment contradictoires selon le point de vue qui les exprime. Informer n’est pas communiquer ! Communiquer c’est cohabiter ! Les deux sont complémentaires et paradoxalement presque antagonistes, mais il ne faut pas les opposer car ce sont les deux jambes de l’émancipation politique. Quant à la com, qui est la caricature de la communication, elle en est souvent aussi l’antichambre. Jouer le com, c’est jouer la séduction et le rêve de la manipulation. Qui n’y a pas pensé ? On l’a condamne, mais on l’utilise tous néanmoins.

En quoi Internet a-t-il révolutionné l’acte de communiquer ?

Internet, c’est d’abord une révolution de l’information. C’est la capacité de produire, de diffuser et d’entrer en interaction n’importe où dans le monde. C’est le rêve réalisé. 250 ans de lutte politique et technique.
Il faut distinguer Internet dans les dictatures et les démocraties. Dans les dictature, c’est un outil indispensable pour retrouver les libertés, mais il n’est pas le seul, n’oublions pas le rôle parallèle de la presse écrite, la radio et la télévision et surtout n’oublions pas que les dictateurs savent très bien se servir des Intranet. Comme toute technique, Internet n’existe pas hors des contraintes politiques, ce n’est pas Internet qui suffit à créer des militants d’Amnesty International mais il est normal qu’Amnesty se serve d’Internet. Autrement dit, la technique ne suffit pas à créer des militants ou des citoyens.

Dans les démocraties, trois problèmes de natures différentes se posent :
1) C’est un espace d’expression critique formidable, sorte de contre-pouvoir de la presse. Mais que vaut cette liberté d’information dans aucune régulation et sans validation entre le vrai et le faux ? C’est à la fois un espace d’expression, de critique mais aussi un vecteur de rumeurs et désinformations. Sa principale utilité concerne l’information/service qui sera un marché extrêmement rentable. Quant à l’information/presse, elle requiert la présence des journalistes, l’information/connaissance, celle des universitaires. Internet ne peut pas être la court-circuit de tout.
2) Formidable espace d’expression et de créativité, Internent est aussi le lieu de la spéculation financière, du grand banditisme, du terrorisme et de la pédophilie, etc. Les hommes ne sont plus vertueux avec ou sans Internet et les meilleures actions ne sont pas plus nombreuses que les stratégies perverses de manipulation. Au-delà de l’expression et des interactions, l’enjeu est la traçabilité. Nous croyons être libres sur Internet. Tout est objet de traçabilité et pour l’instant le plaisir à être dans le réseau est plus grand que la prise de conscience des atteintes possibles aux libertés privées ou publiques. D’ailleurs, le mot réseau demeure ambigu. Pour beaucoup il est symbole de liberté, mais un réseau c’est aussi un filet. Depuis quand le filet est-il un symbole de liberté ? La question, toute aussi importante que celle du réseau, est celle de tous ceux qui, justement ne sont pas dans le réseau. Le réseau est par définition ne résout pas la question de l’exclusion. Internet ne conservera se dimension de liberté et d’émancipation qu’à la condition d’accepter d’entrer dans une politique de réglementation comme toutes les industries de l’information, de la culture et de la communication. La loi ici comme ailleurs ne tue pas la liberté d’information mais doit la protéger.
Enfin, 3) En matière de communication, Internet est formidable pour relier point à point des communautés éparpillées dans le monde mais quid de ceux qui restent hors communauté et hors réseau ? C’est pourquoi la radio et la télévision généraliste, qui essaient de toucher tous les publics par la logique de l’offre, restent complémentaires d’Internet et reposent sur une logique de la demande. Il est plus facile et moins ambitieux de fournir aux usagers ce qu’ils demandent que de susciter, par l’offre, une curiosité pour des populations éparpillées et non reconnues. En réalité on a besoin des deux : médias de masse et médias interactifs. Internet est une révolution technique qui attend un projet politique.

Quelles sont les conséquences politiques et culturelles de la mondialisation de l’information ?

La première conséquence, même s’il n’y a pas de liberté mondiale de l’information, même s’il y a une concentration excessive des industries d’information au profit, pour l’instant de l’Occident, cette mondialisation constitue un immense progrès car elle favorise l’esprit critique. Le boycott, le secret, la manipulation reculent un petit peu. Il y a partout un micro, une caméra, un ordinateur ou un téléphone. Aujourd’hui tout le monde sait tout et voit à peu près en direct. Mais cela pose trois questions.

A) Reposant sur la concurrence et les scoops, la mondialisation de l’information demande néanmoins des explications politiques et culturelles afin que l’on comprenne les événements lointains.
B) La mondialisation met aussi en cause le respect de la diversité culturelle. L’information et les techniques sont mondiales, pas les récepteurs, les cultures et les peuples. Si on ne respecte pas cette diversité, le risque est que l’information mondiale, révélant les profondeurs de l’altérité au lieu de rapprocher les points de vue, exacerbe les incompréhensions et les haines, ce qui est l’opposé du but recherché.
C) Comment arriver à compenser les décalages entre la vitesse de l’information, les réussites techniques et les défis politiques, compte-tenu de la lenteur des compréhensions et surtout des transformations de sociétés ? Les hommes ne vivent pas au rythme des news. Tout le problème est de passer de la mondialisation de l’information à un début de communication, c’est-à-dire de prise en compte de la diversité des points de vue et de la négociation entre des visions différentes du monde. Même si le modèle occidental de l’information reste de loin le plus pluraliste, il devra apprendre à cohabiter avec d’autres visions du monde. Tout le problème est à la fois de rester fidèle aux valeurs occidentales tout en cohabitant.

Vous considérez les cultures de l’Outre-mer français comme une réalité importante dont doivent s’inspirer la France métropolitaine et le reste de l’Occident en matière d’intégration. Pourquoi ?

Nous vivons dans des sociétés multiculturelles et l’horizon de la démocratie - au niveau national et international - est d’arriver à organiser la cohabitation culturelle. Nous devons gérer deux dimensions contradictoires dans chaque pays : l’aspiration au respect des identités culturelles et l’obligation de maintenir un cadre général commun pour éviter que les identités ne se transforment en communautarisme. La France est en Europe, sans doute avec la Grande-Bretagne, le pays qui a la chance d’être le plus multiculturel, avec les dix collectivités territoriales d’Outre-mer, l’émigration et la Francophonie. Être français aujourd’hui, ce n’est plus être blanc et gaulois. C’est plus compliqué et c’est une chance parce que dans l’identité plurielle française d’aujourd’hui, il y a toutes les couleurs, les cultures, les langues, les histoires.
L’identité française ne s’appauvrit pas. Elle s’enrichit. Les Outre-mer, c’est la France dans le Pacifique, l’océan Indien et l’océan Atlantique, c’est-à-dire dans le monde entier, mais avec un modèle culturel et politique conforté de toutes ces différences. C’est un atout pour aborder la diversité culturelle de plus en plus visible par la mondialisation de l’information et de plus en plus revendiquée par les peuples. Les peuples veulent bien, éventuellement être dans la mondialisation, à condition de la réguler économiquement et surtout de préserver leur diversité culturelle. La France pourrait être pionnière face à ce nouveau défi politique : repenser et revaloriser l’universalisme à l’heure des identités culturelles.

Pourquoi la cohabitation culturelle est-elle l’un des impératifs catégoriques pour construire ce que vous appelez la troisième mondialisation ?

La première mondialisation contemporaine est politique. C’est la construction des Nations Unies, seul cadre politique commun au monde, seule grammaire pour essayer de régler les conflits, de préserver la paix et d’avaliser la cohabitation.

La deuxième mondialisation est économique avec pour horizon un seul monde, un seul marché dont on voit néanmoins depuis 2008 que son libéralisme économique réclame une politique de régulation pour réduire les inégalités économiques et sociales. Sinon, cette deuxième mondialisation sera définitivement synonyme d’enrichissement des riches et d’appauvrissement des pauvres avec des conséquences politiques violentes dues, notamment, à la mondialisation de l’information qui permet à chacun de tout voir et tout savoir, dont l’aggravation des inégalités.

Mais personne n’avait vu venir cette troisième mondialisation c’est-à-dire la demande du respect des identités culturelles sous peine de conflits politiques mondiaux à base de culture. C’est d’ailleurs la Convention de l’Unesco d’octobre 2006, qui pour la première fois, a posé au plan international l’obligation du respect de la diversité culturelle en légitimant, de ce fait, cette troisième mondialisation. Autrement dit, la paix demain dépend de ce triangle : économie/politique/culture dont les proportions varieront selon les moments et les pays.

Grandeurs et servitudes de la francophonie politique. Que dire et que faire ?

La francophonie politique officialisée en 1986 par François Mitterrand est une grande réussite diplomatique parce que plus de 80 pays dans le monde reconnaissent que l’identité linguistique est, à la fois, un facteur de paix et de coopération. Ce mouvement est pionnier par rapport à l’émergence de la diversité culturelle. Cette institutionnalisation n’a pu se faire que parce qu’il y a eu auparavant deux générations de militants de la francophonie. Le Français est, avec l’Anglais, la deuxième langue la plus parlée sur tous les continents.

On sous-estime le rôle des ères linguistiques pour la paix de demain. Le fait de parler une même langue n’empêche nullement les conflits mais constitue néanmoins une base de dialogue. Les grandes ères linguistiques qui traversent les continents sont le Commonwealth, la Francophonie, l’Hispanophonie, la Lusophonie, la Russophonie et l’Arabophonie. Si les langues mondiales sont au départ toujours des facteurs de puissance, elles peuvent aussi devenir des facteurs de communication. La Francophonie est une tentative d’organiser un minimum de solidarité entre des pays que tout sépare, pauvres et riches, du nord et du sud, de l’est et de l’ouest.
Trois problèmes se posent :

1) Le risque de découplage entre cette francophonie institutionnelle/officielle et cette francophonie vivante invisible qui existe depuis des siècles et qui est la condition sans laquelle il n’y aurait pas de francophonie officielle. les 800 000 professeurs de français dans le monde sont notamment les artisans de la francophonie de demain : attention à ne pas trop bureaucratiser et institutionnaliser la francophonie multilatérale qui de toutes façons n’a de légitimité que s’il existe cette Francophonie des sociétés civiles.

2) Sortir définitivement la Francophonie des histoires coloniales. Il y a trois francophonies : celle qui va du 16e au 19e siècles avec des comptoirs et des points de contact sur tous le continents, la francophonie coloniale de 1830 à 1960. Et la troisième, celle que j’appelle la Francosphère, c’est-à-dire cette langue et les valeurs culturelles/politiques qui lui sont liées comme outil de la diversité culturelle et dont la Francophonie en Europe centrale et orientale, en Amérique latine notamment qui n’a aucun rapport avec l’histoire coloniale française. Il faut donc, à la fois, dépasser la Francophonie coloniale, internationaliser la Francophonie notamment en reprenant tous les points d’appui du 16e au 19e siècles, en faisant de la Francosphère, avec les autres ères linguistiques, l’un des amortisseurs contre la violence de la rationalisation de la mondialisation.

3) La France qui finance depuis toujours 70 à 85 % de toutes les activités de la Francophonie devrait être beaucoup plus présente, active et se débarrasser définitivement des culpabilités dépassées de la colonisation. Elle devrait aussi renforcer ses liens avec les autres langues romanes notamment l’Italien, le Portugais et l’Espagnol et assumer le retour de la francophilie que l’on observe en Amérique Latine, en Europe centrale et orientale ainsi qu’au Machrek.
Le problème n’est pas l’anglais. Il faut bien un minimum de langue commune (les 500 mots échangés maladroitement). Il est vital de préserver à la fois les langues maternelles et les grandes langues, condition indispensable de la diversité culturelle et donc de la paix de demain. Pour cela, il faudra un changement de mentalité profond des élites françaises qui, depuis une génération hélas, considèrent la Francophonie comme un combat du passé et un résidu anachronique de la France coloniale. La Francophonie n’est pas le passé. Au contraire, elle est un atout indispensable, avec d’autres ères linguistiques, pour essayer d’éviter la guerre des civilisations.

Paradoxe : en une génération, le défi de la diversité biologique et de l’environnement a été accepté. Tout le monde reconnaît que c’est un enjeu politique fondamental pour la paix de demain et simultanément, les hommes ne respectent pas, pour l’instant, la diversité linguistique qui est pourtant la première condition pour la diversité culturelle. Il faudra demain admettre que le prix à payer de la mondialisation, ce n’est pas une seule langue mais la défense de toutes les langues maternelles, l’apprentissage de deux ou trois des grandes langues internationales et une langue commune minimale mondiale (aujourd’hui l’anglais), demain, peut-être une autre langue mais qui, en tout cas, ne pourra jamais se substituer aux autres langues. Il n’y aura jamais de langue mondiale au singulier. Il faudra organiser, pour les langues et les cultures, la même cohabitation que celle que nous entreprenons aujourd’hui pour l’environnement.

Que vous a appris Raymond Aron [1] ?

C’est l’histoire d’une rencontre entre sa philosophie de l’histoire, à la fois pessimiste et centrée sur le rôle actif des hommes, alors que l’horizon des sociétés reste toujours la guerre. Je partageais la même obsession et la même conscience aigüe du rôle de la responsabilité des élites. D’autre part, même si je n’étais pas d’accord sur tout, notamment sur la fragilité de la société en mai 1968, Raymond Aron m’a conforté dans l’idée qu’au-delà de l’égalité, les multiples dimensions de la liberté du plan existentiel jusqu’à la politique, sont essentielles.

Que vous a appris Jean-Marie Lustiger [2] ?

Là aussi, ce fut une rencontre entre mon intérêt pour la religion et la place des religions dans l’histoire des cultures et des civilisations, à une époque où l’on n’en parlait pratiquement pas et un homme qui du judaïsme au cardinalat, représente très bien cette immense tradition occidentale. Il avait, en outre, une pensée très laïque et politique qui m’intéressait beaucoup et une forte sensibilité à l’urbanisme, à la formation intellectuelle et spirituelle du clergé ainsi qu’aux dynamiques politiques et culturelles de l’Europe de l’Est. Il incarnait aussi la dimension universelle de l’Église catholique. Jean-Marie Lustiger était autant sociologue, politologue que prélat. J’aimais sa liberté d’esprit sans partager pour autant sa défense de l’institution religieuse et son insuffisante attention à la montée des enjeux politiques et religieux liés à l’islam.

En définitive et si on vous a bien compris, la communication c’est ce qui reste quand on a tout oublié ! Autrement dit, il convient de faire un pari pascalien sur la communication, sinon sur une politique de la communication ?

Vous avez tout à fait raison, la communication est un pari pascalien. On ne peut pas vivre sans communiquer, mais hélas, la plupart du temps, l’autre n’est pas au rendez-vous. L’incommunication reste, la plupart du temps, l’horizon des relations interpersonnelles comme des relations entre les États, les nations et les cultures, d’où l’importance fondamentale de la négociation, ce que nous passons notre temps à faire dans la vie privée comme dans la vie publique pour essayer de trouver un terrain d’entente et arriver à cohabiter.
La communication est fondamentalement un concept politique inséparable de la démocratie parce qu’il n’y a que ce régime qui reconnaisse l’égalité des partenaires. L’idéologie technique ambiante -le téléphone, la radio, la télé et l’ordinateur - ne suffisent pas à établir la compréhension entre les individus et les peuples. Sinon, cela se saurait puisqu’en un siècle - du téléphone à Internet - le progrès a été gigantesque. Le monde est un village global, d’un point de vue technique, mais pas d’un point de vue socioculturel. La question centrale de la communication aujourd’hui dans le monde c’est l’altérité. Il s’agit moins de partager ce que l’on a en commun que d’arriver à cohabiter pacifiquement, malgré la multitude des différences culturelles, politiques, religieuses... rendues visibles, justement par ces mêmes techniques.

Dans la communication, le plus simple reste le message et la technique, le plus compliqué, le récepteur. L’information et la communication sont l’un des enjeux centraux de la paix et de la guerre de ce début du 21e siècle hélas largement sous-évaluées. Si l’on valorise souvent l’information au détriment d’une communication universellement minimisée, on a tort. Car l’information est toujours plus simple que la communication. L’information, c’est le message, la communication la relation donc la question de l’Autre, la question qui reste la plus compliquée. Finalement, la communication, c’est l’apprentissage de la tolérance, c’est-à-dire le respect de l’autre.

Propos recueillis par Défense

[1] Raymond Aron. Le spectateur engagé, Éditions Julliard, 1981.

[2] Jean-Marie Lustiger. Le choix de Dieu, Éditions de Fallois, 1988.


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