Dominique Wolton
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Au lieu d’ouvrir, le système se replie sur lui-même

Le Monde, 16-17 septembre 2007

DOMINIQUE WOLTON, directeur de l’Institut des sciences de la communication du CNRS, s’intéresse aux rapports entre culture, communication, société et politique.

Pourquoi les situations de cumul sont-elles devenues une spécificité des médias ?
La prise de conscience dans l’univers politique face au cumul des mandats n’existe pas encore dans les médias. Pour deux raisons. D’abord, les médias fonctionnent selon un principe d’accentuation. Que ce soit à travers les journalistes, les commentateurs ou les animateurs, c’est un petit milieu qui a tendance à confondre la lumière qu’ils font sur le monde avec la lumière du monde. Ils ont été, avant l’heure, les vecteurs du vedettariat, de la « pipolisation ». Cette donnée, contradictoire avec l’idée de pluralisme, est renforcée par une autre donnée liée à la libéralisation des médias et à la construction de l’économie de la communication : le phénomène de starisation est doublé d’une logique économique.

Quelles sont les conséquences d’une telle situation ?
La tentation du conformisme n’a pas diminué avec la multiplication des canaux, puisque tous fonctionnent de la même manière : les médias ne traitent que ce que les autres médias traitent en même temps. Le rôle de la radio et de la télévision est de créer du lien social, de permettre une ouverture sur la société, ses valeurs et ses conflits. Il faut éviter qu’il y ait trop de concentration dans les mains de quelques animateurs ou producteurs. Cela produit un effet de mode qui se renforce, un système qui, au lieu d’ouvrir, se replie sur lui-même. Les médias ne reflètent plus alors l’hétérogénéité culturelle et sociale qui est la base de leur légitimité.

Comment en est-on arrivé là ?
Cela résulte d’un entrelacs entre les sociétés de production et les systèmes de décision des entreprises médiatiques, publiques ou privées. Le mouvement de dérégulation de ces trente dernières années a donné naissance à un triangle constitué par les animateurs, les sociétés de diffusion et les producteurs. Nombre d’animateurs tiennent les systèmes de diffusion par leurs propres entreprises de production qui fournissent des émissions de genre et de nature différents pour plusieurs chaînes. Ces dernières sont devenues captives.
Comment les chaînes pourraient-elles se libérer de cette emprise ?
Le vrai enjeu politique est de savoir si les médias peuvent rester maîtres de leur capacité financière de production et d’organisation ou si leur vocation se résume à des tâches d’arbitrage. Soit ils continuent d’avoir une vraie politique éditoriale, avec de réels moyens financiers pour imposer des choix, des productions, des animateurs et des journalistes, et ils restent alors des opérateurs culturels forts ; ou bien, en ayant de moins en moins d’argent, ils n’opèrent plus qu’un travail de triage, d’agencement de programmes en arbitrant des rapports de force et des conflits. Et deviennent de simples diffuseurs.

Comment expliquer que le public ne réagisse pas à cet état de fait ?
Les médias s’appuient sur un phénomène de fidélisation autour d’une quinzaine de noms. Avec le zapping, ils évitent les inconvénients d’un risque de lassitude. Ce n’est pas parce que le public ne dit rien que le problème ne se pose pas.

Propos recueillis par Jean-Jacques Larrochelle


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