Dominique Wolton
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Les journalistes se sont fait berner

Acteurs de l’économie, Novembre 2007

Dominique Wolton est catégorique : Nicolas Sarkozy a créé avec les journalistes une relation extraordinairement duplice, une connivence auxquelles certains se sont donnés sans discernement, endossant une part substantielle de l’inféodation qu’ils dénoncent aujourd’hui. Toutefois, observe le sociologue spécialiste des médias, parce que « l’hyper communication n’assure pas l’hyper adhésion », la stratégie qui juxtapose omniprésence, instantanéité, peopolisation, et proximité inédite avec les citoyens, expose le Président à un redoutable « effet boomerang ». Car, n’en déplaise à une classe politique convaincue de contrôler les consciences lorsqu’elle maîtrise les « tuyaux », la démocratie dote les citoyens – « le véritable contre-pouvoir » - du temps nécessaire pour s’abstraire du matraquage médiatique et construire leur opinion.

De l’autorégulation de la profession de journaliste au recentrage sur sa substantifique moelle et à une discipline nouvelle à l’égard du pouvoir politique, du combat contre la standardisation des couvertures et la concentration des médias à celui contre le pouvoir des propriétaires financiers, les chantiers ne manquent pas. L’enjeu est colossal : désaccoupler politiques et médias, décrédibilisés par leur propre complicité.

Denis LAFAY

Acteurs de l’économie. Six mois après l’élection de Nicolas Sarkozy, quel état des lieus dressez-vous du rôle exercé par les médias avant et depuis le 6 mai ? De quel poids et dans quel sens ont -ils pesé sur l’issue de l’élection ?
Dès janvier 2007, les médias se sont concentrés de manière presque exclusive sur les deux principaux candidats. Bien sûr au détriment des autres, victimes d’une grave inégalité des traitements qui a porté moins sur la quantité de temps qui leur était consacrée que sur la tonalité et la manière de les évoquer. Une fois de plus, ces élections ont cristallisé le rôle discutable des sondages ; ils conditionnent et orientent le travail des journalistes, lesquels s’abritent derrière eux pour justifier cette concentration de l’information sur deux candidats alois que leur vocation est de décoder la complexité du scrutin, de fouiller en périphérie, de sortir du chemin balisé. Il est difficile à dire si cette configuration a influencé le vote final ; en revanche il est certain qu’elle a sous-valorisé les autres candidats et les sujets ou enjeux qu’ils ont posés.
Depuis l’élection, un nouveau problème a surgi : celui d’un président de la République omniprésent, qui essaie d’établir une continuité entre l’action et la communication. Une telle stratégie n’est pas durable, car il n’est pas possible d’inscrire constamment l’action politique dans l’instantané, la transparence, et la communication. D’ailleurs le phénomène donne déjà des signes d’essoufflement. Une situation aussi inédite pose une question clé en matière de communication politique : jusqu’où rendre l’action interactive et transparente, et à partir de quand faut-il de nouveau séparer la logique d’action de celle de la communication ?
Dans un premier temps, les journalistes se sont satisfaits de cette stratégie de convocation et de sollicitation permanentes. Mais ils n’ont pas vu se refermer sur eux le piège de la dépendance au calendrier du Président, passé maître - même non intentionnellement - dans l’art de corseter le lien entre politique et communication.

A l’aune de la proximité et des familiarités que Nicolas Sarkozy a entretenues avec nombre d’entre eus lors de la campagne, les journalistes ont-ils produit davantage de communication que d’information ?
Lorsqu’il écrit, fait un son ou une image, le journaliste les destine à un public ; il n’existe donc pas d’information sans communication, et toute information s’inscrit dans un projet de communication. En revanche, il y a la « com’ ». Et dans ce domaine, les journalistes se sont montrés légers ». Ils se sont laissés entraîner dans la spirale de l’impressionnante peopolisation autour du couple Sarkozy, et dans la confusion des genres au nom de laquelle ils ont traité également l’action, l’information, la rumeur et la communication. Les médias se sont alors placés en situation de dépendance ; ils doivent désormais apprendre à reconstruire une distance à l’égard de Nicolas Sarkozy. Et à hiérarchiser.

« Si nous n’avions pas imposé notre agenda, c’est la presse qui nous aurait imposé le sien. L’hyper-visibilité limite le risque, car vous nourrissez la machine médiatique, et maîtrisez davantage son action ». Ainsi son ancien directeur de communication Alastair Campbell parlait-il de Tony Blair (Le Monde, I 7septembre 2007). Avant d’ajouter que Nicolas Sarkozy semble avoir fait sienne cette stratégie de « l’anticipation ». Comment interprétez-vous cette tactique qui consiste à « occuper » les médias et à les asphyxier de sujets, de déplacements ? Comme le moyen aussi d’obliger les journalistes à survoler les thèmes et à abandonner toute enquête, faute de temps ?
La mesure entre Nicolas Sarkozy et Tony Blair est difficile à établir. D’abord il n’est pas certain que le premier se soit inspiré du second. Les contextes politiques et culturels ne sont pas comparables des deux côtés de la Manche, et le bilan final de Tony Blair, fortement assombri par les échecs de l’lrak et de la quasi indépendance de l’Ecosse, témoigne que « l’hyper communication » n’assure pas « ’hyper adhésion ». La stratégie de Tony Blair comme celle de Nicolas Sarkozy répondent à une logique erronée : plus on communique, plus on rallie le peuple. Or les citoyens ne sont pas stupides. Un tel raisonnement, c’est ne rien connaître à la communication politique depuis soixante ans.
En revanche, faire de Nicolas Sarkozy le bouc-émissaire des maux ou des états d’âme des journalistes est inconséquent. Les journalistes se sont fait berner parce qu’ils l’ont bien voulu. Ils ne peuvent pas aujourd’hui crier à la tyrannie du pouvoir alors que pendant plusieurs mois ils s’en sont satisfaits. Ils ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes d’avoir attendu la fin de l’été pour prendre conscience qu’ils avaient été piégés, instrumentalisés, et qu ils n’avaient plus le temps de faire correctement leur travail. Ils doivent assumer leur part de responsabilité. C’est comme la publicité : on ne peut pas à la fois profiter d’elle et se rebeller contre elle au prétexte qu’on aurait consommé sous son influence...

Cette responsabilité, c’est notamment de résister, de dire : « Non, je refuse de couvrir cette actualité de Nicolas Sarkozy... » ?
Effectivement, ou au moins de ne faire qu’une brève de ce qui a été jusqu’à présent toujours traité en événement. La politique moderne, oblige à une stratégie médiatique qui garde ses distances. Mais tout le monde apprend. Nicolas Sarkozy comme d’ailleurs Ségolène Royal, elle aussi aspirée dans cette logique de médiatisation non distanciée.

Vincent Bolloré (Direct 8) qui lui prête son yacht, Bernard Arnaud (La tribune et vraisemblable Les Echos) témoin de son mariage, Martin Bouygues (TFI) parrain de son fils, Arnaud Lagardère (Paris Match..) qui le qualifie de « frère », sans oublier Alain Minc (ex-Le Monde) et Serge Dassault (Le Figaro), Nicolas Sarkozy est « très proche » des dirigeants de la majorité des médias qui nourrissent l’opinion en Fiance. Concrètement, quels dangers cela fait-il peser sur la démocratie ?
Ce problème n’est pas propre au nouveau Président de la République. Ce qui est inédit, c’est cette correspondance générationnelle entre lui et ces patrons de presse quinquagénaires, et c’est surtout cette manière de l’afficher ostensiblement. Pour autant, est-ce pire ? Il est trop tôt pour se prononcer. Certes, quelques appels téléphoniques douteux passés aux dirigeants de Libération, du Figaro, ou de Paris Match témoignent d’un raisonnement classique du pouvoir politique convaincu que s’il contrôle les « tuyaux », il contrôle les consciences. Mais c’est oublier deux pare-feux : celui des journalistes, qui à un moment se révoltent, et celui des citoyens, qu’inonder de communication ne rend pas plus dociles ou favorables. Le plus important n’est pas ce que les médias disent du Président, c’est la perception que les citoyens se font de l’action du Président. Or ils sont à même de juger de la cohérence ou du décalage entre les discours et les actes du pouvoir indépendamment des médias.

Mais la mobilisation concertée de tous ces médias est bien à même de produire artificiellement le pouvoir, de créer et de consolider la confiance des citoyens à l’égard du Président, de manipuler et de circonscrire leur capacité de critiquer...
Le capital médiatique d’un homme politique ne se renouvelle pas. Il faut donc le gérer avec parcimonie. En démocratie, la question centrale porte sur la crédibilité et la confiance. Et cette confiance, lorsqu’elle bascule dans le négatif, plus rien ne l’arrête. Ces émetteurs d’information peuvent entretenir les relations les plus amicales avec le pouvoir, ils peuvent même contrôler au plus près la matière informative, rien n’assure qu’in fine le public va adhérer. Selon votre postulat, les populations allemande et soviétique, où le contrôle de l’information était total, auraient dû, dans leur intégralité, être fascistes et communistes. Or ce ne fut pas le cas. C’est, toute proportion gardée, le même phénomène en démocratie.
Pour autant, je ne nie pas l’existence d’un danger. Et les faits futurs peuvent donner tort à mon analyse réaliste. Pour cette raison il faut absolument revenir à des règles élémentaires : séparer le pouvoir politique des médias, éviter la concentration, favoriser le pluralisme, assurer aux journalistes les conditions d’être indépendants et critiques...

Sommes-nous en train de revivre, certes sous une autre forme, cette inféodation des médias au pouvoir qui a prévalu jusqu’au milieu des années 80 ?
Je ne crois pas. A l’époque, le faible nombre de canaux et la fascination qu’exerçait le pouvoir politique assuraient la docilité des journaux. Depuis la concurrence a surgi, la vision du monde s’est élargie. Surtout, le pouvoir politique est délégitimé, dévalorisé, et ne produit plus la même autorité naturelle. Ce qui caractérise pour le moment Nicolas Sarkozy, c’est le raccourci qu’il établit entre un discours politique court, simple, accessible, et une stratégie communicationnelle et omniprésente. Mais vraiment cela n’assure en rien l’adhésion finale de l’opinion. Le temps en politique est un facteur essentiel. Nous sommes à peine à six mois de la présidentielle.

L’anecdote n’est pas futile : lorsque Laurent Solly, directeur de campagne du nouveau Président de la République, est nommé cérémonieusement et sans aucune contestation publique à la direction générale de TFI, est-on dans un amalgame comparable à ceux qui prévalent aujourd’hui en Russie ou dans l’Italie berlusconienne ?
« Là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir ».... Heureusement, la démocratie c’est le temps. Cet acte, tout le monde ne l’aura pas oublié. Journaliste, militants... sauront l’exhumer lorsque le contexte politique de Nicolas Sarkozy se dégradera - ce qui, au regard des perspectives économiques est hélas inévitable. Lui sera alors reproché de ne pas avoir mené à bien ses engagements « alors même » qu’il avait la haute main sur les médias. En politique, aucun acte n’est gratuit.

À quels dangers pour lui-même sa stratégie de communication expose-t-elle Nicolas Sarkozy ? Vous n’hésitez pas à prédire une « catastrophe »....
Effectivement. Comme cela se produit toujours en démocratie, à un moment la réalité va devenir violente. Par définition le Président ne peut pas être à la hauteur de tout ce qu’il dit. L’absence de distance entre l’événement et lui, entre l’opinion et lui peuvent se retourner contre lui. D’autant qu’il court-circuite aussi le gouvernement. C’est ce que l’on appelle « l’effet boomerang ». Nicolas Sarkozy et ses conseillers ont sous-estimé la complexité de la société. Or la réalité est tout autre. Et au sein même de ses amis il doit commencer à s’en rendre compte : il n’est pas normal de devoir argumenter pendant une heure pour convaincre son groupe parlementaire cinq mois après l’élection...

De quelle menace souffre désormais le plus la presse : celle de la censure ou, plus grave, celle de l’autocensure ?
En premier lieu de son autocensure, ou plus exactement de son absence de distance à l’égard du pouvoir politique. Quand la quasi-totalité des couvertures des hebdomadaires est consacrée pendant plusieurs mois à Nicolas Sarkozy ou à sa femme, ce sont les médias qui le décident seuls. Ce n’est pas le Président de la République qui le réclame. Ils vont donc au-delà de ses espérances, et se fourvoient dans une position de sujétion qui autorise ensuite ledit pouvoir politique à les considérer comme « amis ». Les médias scient la branche sur laquelle ils reposent, puisqu’ils engagent eux-mêmes et seuls la surenchère. En démocratie ouverte, chacun doit rester à sa place. Éviter trop de rapprochement entre la politique et les médias, sinon tout le monde y perd.

Justement, quels périls sur notre société, sur notre capacité réflexive, sur notre appétence à critiquer et à contester, l’uniformisation des sujets, des couvertures, et des angles fait-elle peser ?
Tout le monde a cru que la multiplication des canaux de diffusion puis l’irruption d’Internet allaient élargir le spectre de l’information. La réalité est une tragédie : l’espérance a laissé place à un phénomène imprévisible de conformisme. Les médias traitent du même sujet de la même manière au même moment. Principale cause : comme il est compliqué de comprendre le monde, les médias deviennent la source de légitimité pour les autres médias. L’effet sur les citoyens est désastreux : ces derniers ont le sentiment que tout le monde pense et dit uniformément, et que des pans entiers de l’actualité ne sont pas traités. Les acteurs de la presse doivent impérativement revenir à l’un des fondements de leur métier : informer différemment des confrères par le choix des sujets ou des angles, enquêter et critiquer autrement d’un média à l’autre. Or à ce jour règne la standardisation...

Phénomène qui n’est pas spécifique à la presse, et qui contamine toute la société, les entreprises, le management...
C’est exact. Sauf que la presse a une vocation distincte de celle du management : elle fournit aux citoyens une perception du monde, elle nourrit et oriente leurs opinions. C’est parce que les pouvoirs politiques et économiques recourent de plus en plus aux techniques d’information et de communication que la presse doit prendre particulièrement de la distance à leur endroit et à celui des sujets qu’elle traite.

Où se situent désormais les contre-pouvoirs ?
Le principal d’entre eux demeure le silence dans la tête des citoyens. Et le véritable contrepouvoir sera, demain, la nature de leur action. Ces citoyens ont besoin de temps pour apprécier le plus objectivement possible une action politique actuellement biaisée par l’omniprésence médiatique du Président et par la caricature de critique des médias. A un moment, ils disposeront des informations suffisantes pour accorder ou pour retirer leur confiance aux élus et aux médias.

Exceptée la disparition de l’émission Arrêts sur images sur France 5, le service public télévisé semble plutôt plus indépendant du nouveau pouvoir que nombre d’autres médias privés. N’est-ce pas un paradoxe, et plutôt inédit ?
Absolument. Et cela conforte une théorie que je développe depuis longtemps : dans l’espace concurrentiel médiatique, les hommes et les femmes sont souvent à contre-pouvoir sans le savoir. Le service public est un contre-pouvoir naturel. Ce qui est révélateur, c’est la grille des programmes. A TF1, qui ne propose pour nourrir l’information que le Journal, aucun documentaire, de rares émissions d’investigation, et peu de magazines, le service public oppose une autre logique avec des magazines, documentaires réguliers. Il suffit de comparer la grille des émissions sur une semaine. C’est ce type de programmation et son ampleur qui constituent le contre-pouvoir. Ne pas voir de différence entre services public et privé n’est pas correct.

L’indépendance de la presse et la crédibilité des Journalistes sont depuis longtemps contestées. Dans quelle mesure cette connivence inédite entre le sommet de l’État et la presse peut-elle aggraver la situation ? Faut-il davantage mettre en doute l’intégrité, la véracité même des informations qu’ils livrent ?
Toutes les formes de connivence et a contrario de critiques systématiques voire infondées, le manque de distance, et la répétition des mêmes messages sur toutes les chaînes, participent à décrédibiliser les journalistes. Or, plus on a d’acteurs politiques médiatisés plus on a besoin du contre-pouvoir des journalistes.

Le contenu de l’interview réalisée au début de l’été par Claire Chazal et Patrick Poivre d’Arvor dans les salons de l’Élysée est à ce titre symptomatique : sous le vernis d’une connivence et d’une docilité à peine dissimulée, le danger principal est-il que ceux auxquels le public donne crédit et mandat pour incarner le contre-pouvoir, consolident la légitimité des propos tenus par ledit pouvoir ?
Oui. On touche là à un risque d’autant plus majeur qu’il est insidieux. Cette « connivence », que je préfère à la « collusion » - qui implique une intentionnalité ici en réalité peu probable - prend racine dans une forme de fascination mutuelle : le pouvoir politique veut séduire les journalistes, et ces derniers, happés par la « com », succombent progressivement.

Dans un tel contexte, quels doivent être les devoirs et la responsabilité des journalistes ?
Se rappeler chaque matin leur mission : informer, enquêter, éduquer. Aussi ne jamais oublier que la politique officielle ne couvre qu’une partie de la société, et qu’il est essentiel de relater l’autre partie de la réalité sociale et culturelle et la rendre visible dans l’espace public. Enfin qu’il est de leur ressort de créer l’agenda des médias et des enquêtes. Créer ainsi une marge de manœuvre. Mieux le citoyen pourra saisir la différence entre le discours des politiques et la manière dont les journalistes travaillent, plus grande sera sa confiance envers les uns et envers les autres. En décrédibilisant les journalistes, on décrédibilise aussi les politiques. Et on popularise l’argument populiste : « Tous pourris ! »

La crise de confiance des consommateurs d’information à l’égard de la presse a « aussi » pour cause les errements, voire les compromissions et les fautes déontologiques commises par les journalistes et généralement impunies. La restauration de la crédibilité des journalistes n’induit-elle pas la réglementation de leur profession ?
Le code déontologique existe mais le milieu ne le respecte pas suffisamment. Il s’agit là d’un vrai problème suicidaire. Les codes doivent être renforcés. Et il n’est pas normal que la profession, dépositaire aujourd’hui d’un des plus formidables pouvoirs, soit exonérée de cette même auto régulation à laquelle médecins, avocats, notaires, et professionnels de la publicité sont assujettis. Si le milieu de la presse ne décide pas des conditions de cette autorégulation, c’est la loi qui y procédera. Et forcément alors dans des conditions extrêmement difficiles.

La corporation des journalistes s’est tue lorsqu’Alain Génestar fut évincé de la direction de Paris Match pour avoir publié en couverture la photographie de Cécilia Sarkozy et de son compagnon du moment. Quels enseignements en dressez-vous ?
L’absence de réaction à cette éviction particulièrement grossière connaît deux causes : d’une part le caractère fortement individualiste et l’absence de solidarité collective du milieu journalistique, d’autre part le rapport ambigu entre la « classe moyenne » et « l’élite » journalistique. Le patron de Paris Match appartenant à cette seconde caste, la première n’a pas considéré que cette bataille la concernait. Or dans cette affaire, l’apathie de la corporation est grave. Il y a trois classes chez le journaliste : une élite omniprésente ; la classe moyenne de qualité, mais peu visible ; le prolétariat des jeunes qui veulent « arriver » et sont notamment dans les réseaux, les chaînes d’information, les sites...

Cette « classe moyenne » des journalistes, c’est sur elle que vous fondez vos espoirs...
Elle constitue le moteur de la démocratie journalistique. Elle est formée de professionnels qui aiment leur métier, ont de l’expérience, ont une saine conscience de la politique et de la démocratie. Seulement, ils sont d’un côté écrasés par l’élite de leur corporation, de l’autre dévalorisés par un « prolétariat » journalistique composé de très jeunes confrères, précaires, prêts à tout pour travailler :

Cette année a été marquée par la mise en scène publique de la vie privée des politiques. Ses défenseurs arguent d’un progrès pour la démocratie au nom de la transparence qu’autorise cette peopolisation. Quel est votre diagnostic ?
Voilà un bel exemple de démagogie. Qu’est-ce que la démocratie ? C’est la séparation des pouvoirs, c’est aussi la possibilité de critiquer le pouvoir. Supprimer cette frontière et tout savoir sur la vie privée des politiques, ou de l’élite en général n’a rien de démocratique. Certes ce sont des hommes et des femmes comme les autres, mais il n’y a pas d’égalité entre eux et nous. Et de toute façon il faut préserver cette séparation même si l’industrie du people « a intérêt à la nier ». Le seul critère de la transparence est fallacieux, Et la peopolisation, loin de stimuler l’esprit critique, emprisonne plutôt le lecteur ou le téléspectateur dans une admiration et une connivence douteuses. Dès lors, présenter comme un « progrès » l’irruption en direct au sein du Conseil des ministres ou dans la chambre du Président de la République ne constitue rien d’autre que du voyeurisme, et une atteinte aux barrières symboliques, donnant l’illusion d’une égalité entre l’homme politique et le citoyen. Égalité qui bien sûr n’existe pas.
Le droit à élargir l’espace public est essentiel, mais pas moins que celui de respecter la vie privée et de s’abstraire de juger l’action d’un Président à l’aune de son comportement dans son environnement personnel. Lorsque les politiques contribuent à ce mélange des genres et à ce « rapprochement » vers le peuple, certes ils contentent dans un premier temps ce dernier, trop heureux d’une telle opportunité voyeuriste.
Mais l’effet boomerang surgit aussitôt après : ils se décrédibilisent aux yeux de ces mêmes citoyens qui attendent de leurs dirigeants appelés à gérer les grands enjeux du pays, une solennité et une distance certaines. Toute manœuvre de désacralisation a ses revers...

Il n’y a pas d’indépendance de la presse sans une meilleure économie de la presse. Quel est votre examen des causes endogènes du délabrement de la presse écrite en France ?
Elle a dormi trop confortablement sur son tas d’or. Elle a amélioré ses conditions de fabrication, mais pas celles de la rédaction ; les maquettes sont identiques depuis trente ans, les jeunes lecteurs se désintéressent, les réseaux de distribution se liquéfient - on ne peut plus acheter de journal après 19h30 - il n’existe aucun système de portage... Elle est trop chère, et surtout elle se standardise complètement. Essayez de distinguer le Nouvel Observateur du Point ou de l’Express...

Est-il possible de couper le cordon ombilical qui ligote la presse aux milieux d’affaires, et, à l’instar des syndicats qui bénéficient de ses dispositifs, est-ce à l’Etat d’assurer une partie de cette indépendance financière ?
L’enjeu de la bataille est double : établir une plus grande indépendance à l’égard des propriétaires financiers des journaux, des radios et des télévisions, et prendre des mesures pour lutter contre la concentration des médias. Le problème de l’Etat, c’est qu’il est lui-même aux mains du pouvoir politique. Le fantasme, chimérique, de croire que si l’on « tient » de grands groupes de communication on « tient » le pays demeure. Résultat, le pouvoir va toujours plus loin et transgresse la neutralité de l’Etat. Il faut desserrer l’étau entre l’Etat, le gouvernement et les groupes de communication.

À l’aune de la bataille que Bernard Arnault livre pour racheter les Échos, faites-vous le constat que ce cas-là stigmatise une grande partie des manquements éthiques et moraux qui mettent la presse en danger : un patron de groupe mondial du luxe futur propriétaire d’un quotidien économique appelé à commenter son actualité - et celle de ses concurrents - dans le plus strict conflit d’intérêt ; une concentration des pouvoirs, avec la probabilité qu’il cède la Tribune au moins capable de lui faire concurrence ultérieurement, enfin une grande immoralité du capitalisme qui autorise un individu à s’emparer d’une société contre la volonté de la quasi-totalité doses salariés ?
Cette somme des paradoxes et des dangers est effectivement impressionnante, et résume bien la vulnérabilité d’un secteur aujourd’hui entre les mains de puissances d’affaires. De plus, ce sujet poilant sur deux quotidiens économiques, il met en exergue toute la contradiction du capitalisme, prêt à renier le principe de base de la concurrence, prêt aussi à accepter une situation oligopolistique voire monopolistique en totale antinomie avec ses fondements.

Au Monde, l’imbroglio juridique dont Alain Minc s’est saisi pour justifier pendant plusieurs mois son maintien à la tête du conseil de surveillance, a-t-il constitué un déni de démocratie ?
Voilà un bel exemple de la manière dont les meilleurs sentiments peuvent faire le pire : la structure juridique mise en place au sein du quotidien devait garantir l’indépendance, or le résultat est inverse à celui escompté. L’illusion du pouvoir, au nom de laquelle on imagine que si l’on est au cœur du dispositif médiatique, on « domine » les consciences, ne contamine pas que les élus politiques et l’État... C’est toujours le même problème : vouloir influencer le public au lieu de l’informer. Heureusement, celui-ci résiste de plus en plus et encore plus avec l’éducation, les voyages et l’omniprésence de l’information.

« En Grande-Bretagne, la presse a affaibli les responsables politiques », affirme Alastair Campbell. Est-ce l’inverse qui caractérise la France ?
L’analyse de cette question résume le débat. L’absence de distance des médias dans un premier temps renforce les politiques, puis les affaiblit. La peopolisation donne le sentiment d’une connivence public-privé, politique-médias, qui aboutit à une perte de repères chez les citoyens. Enfin, et paradoxalement, la médiatisation excessive de la politique par les médias dévalorise non seulement les médias, mais aussi les politiques. Résultat, dans une société avec de plus en plus de transparence, de communication, d’interactions, de diffusion de messages, il est capital de laisser des références symboliques extrêmement visibles afin de conjurer le risque d’un rejet global par écœurement. La fiction n’est pas la réalité. La publicité n’est pas l’information. Les gratuits ne sont des payants. Le public n’est pas le privé. Le documentaire n’est pas le magazine, etc... En théorie de la communication, c’est ce que j’appelle l’indispensable conflit des légitimités. Qu’est-ce que cela veut dire ? Dans les sociétés aussi « transparentes » que les nôtres, il faut absolument maintenir visibles les différences de logique, sinon chacun perd les points de repères qui permettent de comprendre la réalité. Il faut préserver le conflit de légitimité entre les trois logiques : l’information, la politique, la connaissance. C’est la cohabitation entre ces visions des mondes différentes qui permet à chacun de comprendre un peu mieux. Rien de pire que de croire à la continuité entre les trois. Journalistes, politiques, professeurs, ne vivent pas dans les mêmes espaces mentaux, et c’est très bien ainsi. Leurs visions complémentaires et contradictoires sont une condition de la liberté intellectuelle et démocratique.
La confusion des genres forme un péril... Absolument. Et qui se retourne non seulement contre les journalistes et les médias, mais aussi contre ceux qui s’en servent : les politiques. Chacun doit rester à sa place. C’est la condition pour exercer son rôle. Pas de communication sans respect, cohabitation voire conflit des légitimités.


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