Dominique Wolton
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Il faut cesser de sous-financer les chaînes publiques

Télérama n° 3048, 11 juin 2008

Pour le sociologue, Internet ne peut pas tout en matière de communication. Il est vital de conserver une télévision généraliste, notamment publique. Et supprimer la pub est un non-sens. Car il faut au contraire lui donner les moyens de faire sa révolution à l’aide d’une politique ambitieuse.

De son propre aveu, Dominique Wolton est un « sceptique actif » qui se passionne depuis longtemps pour la façon dont les sociétés s’emparent du progrès technique. Ardent défenseur d’une philosophie humaniste de la communication, le directeur de l’Institut des sciences de la communication du CNRS ne rate pas une occasion de rappeler qu’il ne suffit pas que les messages et les informations circulent de plus en plus vite pour que les hommes se comprennent mieux. Bien au contraire. Pour le comprendre, lui, il faut suivre un débit de parole mû par on ne sait quelle urgence, cheminer de digression en digression au point d’oublier la question de départ. Vingt-cinq ans après la parution de La Folle du logis, La télévision dans les sociétés démocratiques, ce militant du lien social et de la démocratie de masse continue de défendre avec une sacrée conviction les médias généralistes, fustige le technicisme ambiant, et milite pour un sursaut en faveur du service public.

Internet a-t-il changé notre rapport à la télévision ?
Il y a trente ans, on disait que les nouvelles technologies (câble, satellite) allaient tuer les médias de masse (presse, radio, télé). L’offre et la demande se sont en effet fragmentées, l’audience des médias généralistes s’est tassée, et la consommation des biens culturels s’est fortement individualisée. Je suis néanmoins convaincu que plus nous aurons de médias segmentants, plus nous aurons besoin de médias généralistes. Si j’insiste sur leur importance, ce n’est pas pour dénaturer Internet, qui est un outil d’expression exceptionnel. Un déclencheur d’initiatives, de critiques, d’utopies, en phase avec « la » grande valeur de nos sociétés : la liberté individuelle. Mais il ne comble qu’une partie des idéaux de la communication. Alors que la télé, la radio et la presse génèrent du lien social en réunissant des publics que tout sépare, Internet produit de l’individualisme et du regroupement communautaire. Or une société ne se résume pas à la somme de ses communautés. Elle a besoin d’un projet politique qui transcende les différences communautaires. Internet n’est pas fait pour cela.

Faute de projet politique ?
Nous sommes à la veille d’une grande bataille de la communication : y aura-t-il un projet politique et culturel qui s’imposera à la technique, ou est-ce la technique qui s’imposera à la société ? Pour l’instant, on confond projet politique et capacités techniques. J’ai une hypothèse anthropologique simple : la communication entre les êtres humains est très difficile. Elle bute vite sur l’incommunication, parce que nous n’avons pas de code commun. Cet échec nous prédispose à une fascination naturelle pour des outils qui, eux, sont très performants. Marshall McLuhan le premier pensait que si on pouvait tout techniciser le monde irait mieux. Cinquante ans plus tard, on dispose avec Internet d’un réseau hors normes, mais la communication entre les hommes ne s’en trouve pas améliorée. Parce que l’essentiel de la communication échappe à la performance technique. Prenez l’école, les enseignants ont compris qu’y mettre trop d’ordinateurs tuait l’éducation.
Ils veulent maintenir une dimension humaine de l’enseignement, et ils ont mille fois raison. On ne peut pas remplacer un professeur par un cartable électronique. Nous avons besoin des deux.

Plus il y a de communication d’un point de vue technique et moins il y en a d’un point de vue humain...
J’en suis convaincu. La mondialisation technique a aboli les distances physiques. On croyait que ça rapprocherait les points de vue, mais ça a révélé l’étendue des distances culturelles. Si on veut se comprendre, il va falloir compenser le décalage entre l’extraordinaire vitesse des techniques et l’extrême lenteur de la communication humaine, sociale et culturelle. Ceux qui ont une philosophie technique de la communication - et ils sont majoritaires - en ont conclu que c’était la technique qui n’était pas assez performante. Ils oublient que l’horizon eschatologique de la communication n’est jamais technique. Les systèmes échangent des informations. Les hommes et les sociétés communiquent, c’est beaucoup plus compliqué.

La technique favorise aujourd’hui l’éclosion de communautés. L’enjeu de la communication n’est-il pas de fédérer ces communautés plutôt que des individus ?
Une société n’est pas la somme de ses communautés. On prétend qu’Internet est une problématique de l’autre, c’est faux. Le fondement culturel d’Internet, c’est la problématique du même. Vous cherchez les gens qui vous ressemblent et sont intéressés par la même chose que vous. Alors que quand vous lisez un journal généraliste, écoutez la radio ou regardez la télévision, une grande partie de ce qu’on vous propose ne vous intéresse pas. L’autre est présent du simple fait que vous tombez sur quelque chose qui ne vous intéresse pas. C’est pourquoi les médias généralistes rassemblent au-delà des différences, alors qu’Internet les réifie.

Pourtant, les rendez-vous généralistes risquent de se raréfier.
Il y aura toujours le sport, le divertissement, l’information, le cinéma. Ce qu’on aime dans Internet, c’est l’idée de faire ce qu’on veut, quand on veut. La télévision généraliste propose l’exact contraire : regarder ce que tout le monde regarde. C’est dans cette consommation individuelle d’une activité collective que réside sa force. Vous ne savez pas ce que font les autres, et vous vous en fichez, mais vous savez que d’autres regardent, comme vous. C’est ça, le lien social de la télévision. L’être humain ne peut pas vivre que segmenté. Il rêve de l’être parce qu’en segmentant on élimine l’altérité. Mais dans un monde ouvert, il nous faut bien cohabiter avec l’autre...

Que pensez-vous de l’idée de supprimer la publicité sur le service public ?
C’est un non-sens. Le débat sur la nature du financement de l’audiovisuel public en Europe a été tranché dans les années 80. A l’époque déjà, les pouvoirs publics n’avaient pas assez de moyens pour financer leur télévision publique. La plupart ont alors validé le recours à la publicité. La question aujourd’hui n’est pas de supprimer la publicité - il faut la conserver, avec un plafond de 20 à 25 % -, mais de cesser de sous-financer la télévision publique. Sans argent supplémentaire, on finira par décréter que le périmètre du service public est trop important, et qu’il faut le réduire. Il faut faire l’inverse. La télévision publique doit disposer de plusieurs canaux généralistes, de façon à pouvoir toucher tous les publics.

Faut-il augmenter la redevance ?
Si vous voulez légitimer la télévision publique, c’est la première chose à faire. Je suis favorable à la proposition de l’aligner sur la moyenne des autres redevances européennes (soit 161 euros, contre 116 aujourd’hui). Le poste de dépense des ménages qui a le plus augmenté ces trente dernières années, c’est celui de la communication. Donc, celui qui vous dit « la redevance est trop chère », à propos de ce qui reste le principal facteur d’information, de culture et de divertissement, est en même temps capable d’aller dépenser des milliers d’euros en DVD, abonnements télécom, ordinateurs, jeux vidéo...

Le débat sur l’audiovisuel public est-il pris au sérieux par les décideurs politiques ?
Il y a hélas une très faible culture de la communication dans nos pays occidentaux. Les politiques et les technocrates n’y connaissent pas grand-chose. Ils confondent leur opinion avec une théorie, et ils ne croient pas à la télévision comme grande cause de la démocratie. De leur côté, les professionnels de l’audiovisuel n’arrivent pas à se faire entendre. C’est le secteur dans lequel on prend les décisions les plus stupides, avec une arrogance totale, et l’idéologie technique comme seul fil rouge.

Comment expliquez-vous cette absence de réflexion ?
La responsabilité écrasante des élites, c’est d’avoir jeté l’opprobre sur la radio et la télévision, parce qu’elles sont arrivées dans les années 1930-1940, et que Hitler et Mussolini en ont fait des instruments de propagande. Cette utilisation fasciste ne met pourtant pas en cause l’outil lui-même. Quand la télévision de masse est arrivée, même chose, les élites n’y ont pas vu un outil formidable pour promouvoir la culture des classes moyennes et populaires, mais une menace contre leur propre culture. Elles ont eu tort, la télévision n’a évidemment pas tué la culture de l’élite. Elle a augmenté le niveau de culture de la classe moyenne, et négligé la culture populaire. Les élites ont ensuite salué l’apparition des chaînes thématiques et d’Internet comme un moyen de sortir de l’aliénation de masse. Elles ont mis le pied dans la segmentation, avec un argument soi-disant démocratique - chacun peut désormais ne regarder que ce qu’il veut -, et cette idée, que je déteste, selon laquelle le spectateur est idiot et dupe de ce qu’il regarde. Quelle prétention ! Il faut choisir. Soit l’homme est idiot, alors pas de suffrage universel et mieux vaut une dictature. Soit on suppose que tous les hommes sont égaux – ce qui est faux, mais c’est l’utopie extraordinaire de la démocratie. Dans ce cas, on fait le pari de l’intelligence dans tous les domaines : voter, lire le journal, regarder la télévision, utiliser Internet... On sait très bien qu’on nous manipule, et alors ? On résiste ! Le vrai mystère de la communication, c’est la réception. On ne sait pas ce que les gens font des images. Penser qu’on est actif devant un ordinateur et passif devant la télé, c’est une opposition stupide. Trouvez-moi quelqu’un qui vous dise qu’Internet est dangereux. Personne ! Trouvez-moi quelqu’un qui dise que la télé, c’est stupide. 90 % ! Tout le monde se sert de la télévision et tout le monde la critique.

Les chaînes généralistes ont-elles su se remettre en question face à la concurrence d’Internet et des chaînes thématiques ?
La télévision généraliste n’a pas su assez renouveler ses genres. Son corporatisme a freiné son adaptation à la modernité. La mutation des programmes a été moins rapide que l’évolution de la culture audiovisuelle des téléspectateurs, qui se sont précipités, surtout les jeunes, vers Internet et les jeux vidéo. Le défi pour la télévision, publique et privée, c’est de modifier son écriture, son style, pour retrouver la vitesse et l’interactivité qui caractérisent notre société. Son avenir dépend de deux choses : l’argent et le talent. La télévision publique devrait ouvrir des ateliers de création pour inciter des jeunes qui aiment l’image à inventer de nouvelles formes d’écriture. Si les chaînes font cet investissement sur l’intelligence des publics, je prends le pari que leur audience va remonter dans cinq ou dix ans.

Pour une société qui calcule à court terme, dix ans, c’est énorme.
Ce n’est rien. La télévision n’a même pas 60 ans. On sait très bien que les grandes décisions, les grands investissements scientifiques et techniques se jouent sur trente ans. Nous pleurons sur nos sociétés qui se délitent, mais on a tiré sur le lien social, on a affaibli les classes moyennes, on a dévalorisé la cellule familiale, on n’accepte pas la force d’une société multiculturelle, on a cassé l’ascenseur social. Je suis parfois étonné qu’il n’y ait pas eu plus de grabuge. On voit monter les partis populistes parce que l’Europe a retourné à l’envers toutes ses valeurs. Depuis trente ans, elle ne jure que par la dérégulation, mais il va bien falloir la réguler, cette dérégulation, et retourner vers l’intérêt général. C’est la même chose pour la télévision. Le problème, c’est d’organiser la concurrence, de l’équilibrer entre public et privé, généraliste et thématique.

Concernant cet équilibre, pensez-vous que la télévision rend suffisamment justice à la diversité ?
La société française devrait être fière de sa diversité culturelle, issue de la colonisation, de l’immigration, de l’outre-mer et de la francophonie. Curieusement, elle n’en fait rien. Cette absence de conscience de la richesse du multiculturalisme se retrouve dans les médias, qui ne sont pas assez tournés vers la diversité, même s’ils ont su résister politiquement à la lepénisation des esprits. La télévision se rattrape aujourd’hui en donnant plus de place à la couleur, mais nous sommes encore loin des Américains, dont un des mythes fondateurs repose sur le multiculturalisme. En France, on néglige France ?", qui devrait être le laboratoire de la diversité. Nous restons blanc de blanc. Face à ce manque, je suis favorable à la mise en place d’une politique temporaire, mais nette, de discrimination positive dans les médias.

La différenciation public-privé reste-t-elle pertinente ?
Oui. Dans les deux cas, il faut séduire et obtenir de l’audience. Mais la télévision publique doit relever un défi plus difficile que celui du privé. Elle est confrontée à une problématique d’intérêt général, une obligation de plaire à tous en tirant les spectateurs vers le haut. Et elle doit accepter une plus grande hétérogénéité sociale dans son public. Pour l’instant, elle est dans une attitude défensive, parce qu’on ne lui a pas donné les moyens de sa révolution. Il faut absolument lui permettre de se transformer, et de différencier radicalement son offre de celle du privé. Rien de tel que la concurrence, à condition que chacun reste à sa place.

Propos recueillis par Sophie Bourdais et Olivier Milot


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