Dominique Wolton
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« Six milliards d’individus connectés représentent peut-être un rêve industriel, pas un projet politique. »
DW, Europe : agriculture et communication, même combat, Le Monde, 14 avril 2001

L’époque où les sciences restaient hors de l’espace public est terminée

Le Prisme à idées n°1, Septembre 2008

Pour le sociologue des médias, informer ne suffit plus, les scientifiques doivent communiquer.

Alors que les techniques de communication sont toujours plus innovantes, que les médias de masse occupent largement l’espace public, une réflexion sur le rôle social et la responsabilité démocratique des scientifiques s’impose. Quelle est la place de la science et des scientifiques dans l’espace public
médiatisé ?

Le journalisme scientifique est très peu visible. Il suffit de comparer le nombre de journalistes scientifiques au reste de la profession pour s’en rendre compte. Sur les 30 000 journalistes français, 300 sont spécialisés dans les sciences : ils représentent 1 % des journalistes. À côté de quelques médias de vulgarisation scientifique, dans la presse écrite notamment, les médias généralistes laissant une place aux discours scientifiques sont rares. Cette situation est due en partie au fait que la science est considérée comme un sujet non lucratif. Partant du principe que la science n’est pas un sujet lucratif, les médias privés traitent peu ou pas les questions scientifiques. C’est donc dans les médias de service public, qui captent en moyenne 40% de l’audience, que l’on trouve les émissions à contenu scientifique. Dans les médias thématiques culturels, comme la chaîne télévisée Arte, ces discours ont certes plus de place, mais ils sont plus construits, plus techniques. L’inconvénient, c’est qu’ils touchent moins de personnes. Dans les médias de masse radiophoniques et télévisés, il y a une contrainte de vulgarisation qui tient éloignés les scientifiques. Néanmoins, depuis 50 ans les choses ont changé les scientifiques sont plus présents dans l’espace médiatique, et ce pour trois raisons. Les progrès des techniques de communication ont en effet des conséquences sociopolitiques, car ils ont permis de mieux expliquer à un plus grand nombre de personnes. De plus, la démocratisation de la société s’est traduite par un surcroît de demandes d’explication du public sur les questions scientifiques. Enfin, les scientifiques ont compris que la communication est un enjeu de pouvoir. Ils sont en effet en négociation constante avec les pouvoirs politique et économique. Aussi, la position des scientifiques paraît ambivalente aujourd’hui. D’un côté, ils pensent le plus grand mal des médias vulgarisant leur discours. De l’autre, ils ont un rapport instrumental à ces grands médias. En réalité, nous avons affaire à un jeu à trois : les scientifiques, les médias, et les politiques. Dans ce triple rapport de force, les scientifiques se servent souvent des médias et de l’aura que cela peut leur apporter, pour gagner en influence dans le rapport de lobbying avec les forces politiques et les grands groupes industriels.
In fine, l’époque où les sciences restaient hors de l’espace public est terminée. Les scientifiques sont obligés d’apparaître dans les médias. Le mythe du scientifique isolé dans sa tour d’ivoire, et se refusant à voir les enjeux économiques et politiques de son activité, est aujourd’hui inadmissible et tout simplement devenu impossible.

Ces évolutions sont donc essentiellement liées à l’histoire de nos démocraties : démocratisation de l’éducation, des médias, du pouvoir politique...
Il faut ajouter à ces transformations, l’évolution du pouvoir militaire. L’armée, qui est un important vecteur de connaissances techniques, s’ouvre
et communique de plus en plus. L’augmentation du niveau de vie explique également ces changements. Les gens voyagent. Ils sont plus informés, mieux éduqués, et même si l’on peut déplorer un niveau moyen de connaissances et une culture technique et scientifique peu élevés, il y a eu démocratisation et progrès à ce niveau. Autre changement depuis cinq décennies : aujourd’hui la science fait peur. La rupture s’est faite en 1945 avec la bombe atomique. Après la peur du nucléaire, de récentes découvertes
suscitent de nouvelles craintes. Pensons aux recherches en génétique qui touchent à la définition de l’homme.
Paradoxalement dans le même temps, la science continue de fasciner. Elle est même, pour certains, la dernière valeur, car le ciel est vide. Les élites
françaises entretiennent une fascination pour les sciences dites pures, au détriment des sciences appliquées. Un culte pour les grandes écoles académiques de recherche persiste. Nous ne portons que très peu d’attention aux activités technologiques, alors que la France dispose de très bons ingénieurs. C’est une erreur.

Il y a également un intérêt inégal porté aux différentes sciences. Comment expliquez-vous le succès de certaines d’entre elles, et le peu d’intérêt
pour d’autres dans les médias de masse ?

La science au singulier n’existe pas, il y a des sciences. Le statut du discours scientifique dans les médias est radicalement différent selon les disciplines. Il existe des phénomènes de mode. Selon les enjeux
économiques, politiques, sociaux de l’époque, les médias sollicitent les scientifiques de telle ou telle discipline. De plus, les sciences sont
très hiérarchisées. Le prestige est d’autant plus important que l’on se rapproche des sciences fondamentales et que l’on s’éloigne des sciences humaines et sociales. En France, on aime les sciences « pures », ce qui n’a pas
grand sens, mais ce goût est très discriminant pour le rôle des scientifiques dans les médias. La science qui bénéficie du plus grand prestige et qui est la moins soumise au sens critique, c’est la physique, bien que le nucléaire ait effrayé et continue d’effrayer. Aujourd’hui, les sciences du vivant, la biologie notamment, sont très en vogue. Curieusement, la chimie ou les sciences de l’ingénieur n’intéressent pas ou très peu. Quant aux sciences humaines, elles rencontrent un succès très inégal : quelques figures médiatiques se disent philosophes et ont une certaine aura. Les historiens ont une place tout à fait honorable.
Mais les autres sciences humaines sont peu présentes. Selon moi, l’obstacle majeur à une meilleure visibilité de ces sciences dans les médias est la tendance générale à associer leurs discours à des opinions. Les sciences de l’Homme devraient davantage se frotter aux médias et leur montrer qu’elles sont certes plus complexes et que leurs progrès sont bien plus réversibles que ceux des sciences de la matière, de la nature et de la vie, mais qu’en définitive, elles ont beaucoup de choses à faire connaître.

Malgré ces différences, vous dressez un portrait assez unifié du scientifique. Quel rôle doit-il tenir dans une société démocratique ?
Je distingue deux types de scientifiques : ceux qui sont devenus des intellectuels médiatiques, et ceux dont les interventions à la radio, à la télévision ou dans les journaux sont ponctuelles. Les premiers ont le plus souvent un rapport instrumental aux médias, c’est devenu, en quelque sorte, leur fonds de commerce.
Cependant, le rapport de la science aux médias est bien moins instrumental que celui qu’elle entretient avec la politique, l’armée, l’agriculture ou encore l’Église, qui disposent de médias spécialisés. Dans le champ scientifique, chercheurs et journalistes scientifiques ont un intérêt commun à défendre : que les médias parlent plus de science. Je suis favorable à ce que la science se familiarise avec la société médiatique, car le premier objectif de la démocratie est de faire participer tous les citoyens aux divers enjeux de leur société. Ils doivent pouvoir accéder à la connaissance et à la science, car ses résultats peuvent influencer les décisions politiques.

Dans vos ouvrages, vous constatez que les médias ont tendance à brouiller
différents discours. Parmi ces brouillages, vous parlez de la « pipolisation » de la politique. Quels sont les risques pour le discours scientifique, et comment un scientifique doit-il se comporter pour contrer cette tendance que vous jugez néfaste ?

Pour que l’espace public médiatisé soit vraiment démocratique, tous les problèmes doivent y être débattus. Par conséquent, la vulgarisation est nécessaire pour que tout le monde comprenne. Néanmoins, il ne faut pas mélanger les genres. Un scientifique est un scientifique, un militaire un militaire, un homme d’Église un homme d’Église, et un politique un politique. _ Les scientifiques ont cette responsabilité particulière d’avoir à produire de la connaissance. Mais bien sûr, ils ne doivent pas se limiter à cela ! Ils ont une responsabilité sociale. Ils doivent être à l’écoute des demandes de la société, en particulier les demandes d’explication.
Dans le même temps, ils doivent rester autonomes, sans quoi leur production de connaissance est menacée. Ma critique porte autant sur les scientifiques qui ne font plus que côtoyer les médias, puisque leur scientificité en est altérée, que sur les scientifiques qui les ignorent. Pourquoi ? Car les médias sont une représentation de la présence de l’autre. Cet autre est un citoyen ordinaire qui ne mérite pas le mépris, mais au contraire l’accès à la connaissance, puisque nous avons fait le pari de la démocratie.
Le scientifique doit apprendre à faire des aller et retour entre son laboratoire et la sphère publique en distinguant les moments où les enjeux sociaux, politiques ou économiques, l’obligent à en sortir. Il doit alors être capable d’expliquer, c’est-à-dire de simplifier, comme pour tout discours technique qui doit être communiqué. C’est un bon exercice démocratique que de se confronter à cette exigence de double compétence.

Vous insistez aussi sur la distinction fondamentale entre l’information et la communication. Comment l’appliqueriez-vous au discours scientifique ?
L’information a pour objet de mettre en forme le monde, de rendre compte des événements, des faits. La communication est un moyen normatif d’échange et d’interaction qui permet de diffuser l’information et de construire des représentations. Aussi, le passage de l’information à la communication est la condition essentielle pour qu’un scientifique explique véritablement, et pour qu’il soit compris. Communiquer oblige à prendre en compte le tiers à qui vous vous adressez. Ce tiers, c’est vous, c’est moi, c’est le public. Il faut que le scientifique ait envie de se faire comprendre car il ne produit pas un savoir pour lui-même. Le discours scientifique ne sera évidemment pas le même dans un laboratoire que face à un journaliste.
Entre collègues scientifiques, la communication est déjà problématique. Lors du passage au grand public, le décalage entre information et communication devient maximum. Un scientifique est écouté par un grand nombre de personnes qui ont chacune leur manière de recevoir ce discours, selon leurs propres représentations, leurs préjugés, leurs stéréotypes, ... Or, la réception est la condition fondamentale de la communication.
Le défi est donc de s’adresser à l’autre, ce qui oblige le scientifique à modifier son langage et à compter sur l’intelligence de son public, même s’il ne connaît rien au départ du sujet abordé. Le scientifique doit être modeste. Il doit avouer, quand cela est le cas, les limites de son savoir, expliquer la façon dont ce savoir peut être mis à l’épreuve des faits, les tenants et les aboutissants des débats, les controverses, les positions contraires en présence.

N’est-ce pas risquer de porter un discrédit à la véracité du savoir scientifique ?
En science, il n’y a pas que des consensus. Les scientifiques ne sont pas toujours d’accord sur un même sujet. D’ailleurs, dans un grand nombre de pays, de plus en plus de conférences de citoyens rassemblent des scientifiques, des politiques, des experts, des intellectuels autour d’une question, afin de recenser la pluralité des points de vue et tenter de faire émerger une solution au problème traité. On sait bien que la science n’avance pas paisiblement, excepté dans les manuels qui en donnent souvent une image rétrospective harmonisée. In situ, la science, c’est la guerre. La cohésion n’est qu’extérieure. Il est nécessaire que le public comprenne
les controverses. La fonction des médias dans nos sociétés démocratiques est de faire des émissions présentant les parties en contradiction. Un bon journaliste est un journaliste intellectuellement autonome et critique, capable de placer face à face des scientifiques aux positions différentes, même si elles sont techniques et compliquées, et de les contraindre à expliquer leurs théories et leurs points de vue.

Qu’appelez-vous « journaliste scientifique » ?
C’est un intermédiaire dans la communication. Il s’agit soit d’un scientifique converti au journalisme, soit d’un « amateur » et connaisseur des sciences. Comme le rôle du journaliste, dans ce champ, est de présenter les positions en présence et l’état d’avancement des sciences, il doit avoir à la fois une connaissance assez large et assez fine des sciences. Il doit être en mesure de comprendre, de présenter, et de restituer en les simplifiant les productions scientifiques. Le risque actuel réside dans le fait qu’on fasse toujours appel aux mêmes scientifiques ; or, la science a une réalité conflictuelle et plurielle. Il faudrait donc à la fois plus de journalistes scientifiques, et plus de scientifiques s’exprimant dans les médias pour éviter le monopole de certains spécialistes. Les médias doivent élargir le cercle de leurs experts pour garantir le pluralisme des idées. Dans une démocratie, que ce soit pour la décision politique ou pour les droits des citoyens, il faut rendre public les controverses. Aussi, il convient de ne pas faire le culte de tel ou tel scientifique.

Vous parlez du risque, pour le pluralisme démocratique et la vérité scientifique, de monopole de certains scientifiques sur un sujet donné dans les médias de masse. Il existe également un autre risque : celui de l’imposture de certaines personnes jouant sur leur étiquette de scientifique pour véhiculer des discours faux, ou politiquement biaises. Quelle est la régulation juridique, ou réglementaire, en matière scientifique aujourd’hui dans l’espace médiatique ? Existe-t-il des instances de surveillance et de contrôle de la scientificité du discours de telle ou telle personne ?
Il n’existe rien de tel actuellement, seulement une autorégulation. Les scientifiques peuvent réagir à des discours faux. Ils peuvent se répondre les uns les autres. Là encore interviennent les journalistes scientifiques en tant qu’intermédiaires. Pour les scientifiques, le journaliste représente le public ; pour le public, le journaliste représente la science. Les journalistes se doivent de faire un travail de vérification. Il faut également compter sur la capacité critique du public, qui est loin d’être naïf.

Certes, mais des scientifiques, eux-mêmes, tendent à donner une image homogène des positions scientifiques. On pense au prix Nobel de la paix de 2007 conjointement décerné à Al Gore et au GIEC, un comité d’experts internationaux et qui a notamment pour projet de faire des synthèses, pour les hommes politiques, de l’état de la science sur le réchauffement climatique. Ce comité participe à la fabrication de consensus sur des terrains scientifiques hautement controversés. Y voyez-vous le mélange des genres que vous dénoncez ?
La climatologie est un terrain très intéressant de mélange des genres : on assiste aujourd’hui à une immense prise de conscience politique, positive et démocratique, suscitée par la sonnette d’alarme que les scientifiques ont tirée. Résultat, les interrogations touchant à l’environnement constituent un thème très efficace pour intéresser les gens aux enjeux scientifiques. Ce succès est certainement en partie alimenté par les craintes que l’idée de changement climatique suscite. Cependant, on peut espérer que cet intérêt pour les sujets environnementaux s’étendent désormais à d’autres domaines scientifiques et techniques. Pour cela, il faudra arriver sur d’autres terrains, notamment sur celui des sciences sociales. Ainsi, que la climatologie devienne un enjeu politique important est un progrès, mais il existe une dérive vers le catastrophisme. Les journalistes, dans leur rôle d’intermédiaire, doivent savoir contrer ce risque.
Je critique par ailleurs les scientifiques qui veulent devenir conseillers du prince, et qui travaillent pour des lobbies. Je dis oui aux aller et retour des scientifiques dans la sphère publique, mais que chacun reste à sa place, dans son rôle. Les scientifiques qui veulent devenir conseillers du prince, courent le risque de péché d’orgueil en pensant qu’ils peuvent administrer leur science. Le lobbying consiste à influencer les politiques vers des objectifs qui sont des intérêts particuliers. Si un tel phénomène devait prendre de l’importance, ce serait une menace pour la démocratie. Je crois en l’avenir de l’expertise, à condition que les experts soient modestes, qu’ils expliquent les ressorts de leur discours, qu’ils n’aient pas le monopole du pouvoir, et qu’ils ouvrent la discussion contradictoire.

Le fait que la langue des scientifiques soit aujourd’hui l’anglais, du fait de
la mondialisation de la recherche, est peut-être une contrainte de communication supplémentaire pour les chercheurs. L’anglais, et le fait de maîtriser cette langue, vous semblent-t-il comporter un risque pour la science ?

La bataille pour la diversité culturelle est une bataille mondiale gigantesque. La diversité culturelle est avant tout une diversité linguistique. La Convention sur le respect de la diversité culturelle signée le 20 octobre 2005 par les pays membres de l’Unesco, et entrée en application depuis le mois de mars 2007, entend sauvegarder l’existence des diverses langues nationales et régionales. Dans cette bataille, les principaux traîtres sont les scientifiques, qui, au nom de la communauté internationale, se rallient à la langue dominante qu’est l’anglais. Ils prétextent que maîtriser cette langue leur est nécessaire pour être écoutés. Mais agir ainsi va à l’encontre de l’intérêt scientifique, pour la simple et bonne raison que l’expression dans une langue étrangère ne sera jamais aussi bonne que dans une langue maternelle.
Or, la science a besoin de la finesse que la tradition de la traduction experte peut lui fournir. Un scientifique doit bien sûr apprendre plusieurs langues étrangères, mais il doit éviter de croire qu’une communication dans un anglais de base est un bon instrument de pensée.
Les scientifiques sont conformistes à cet égard. Aujourd’hui, parce qu’on leur demande d’être des producteurs de connaissance, des experts et des pédagogues, ils ont un rôle clé dans les sociétés démocratiques.
La communication est l’un des enjeux scientifiques du 21e siècle.

Propos recueillis par Soline Ledésert et Mathieu Moslonka-Lefebvre


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