Dominique Wolton
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« Compter les groupes, c’est instaurer le communautarisme et dresser des murs. »
DW, Les médias, qui auraient dû être des accélérateurs... ne l’ont pas été, Revue Médiamorphoses n° 17, 2006

Société individualiste de masse

J’ai construit ce mot pour rendre compte de l’originalité de la société contemporaine où cohabitent deux données structurelles, toutes deux normatives mais contradictoires : la valorisation de l’individu, au nom des valeurs de la philosophie libérale et de la modernité ; la valorisation du grand nombre, au nom de la lutte politique en faveur de l’égalité. L’économie de marché ayant assuré le passage de l’un à l’autre, en élargissant sans cesse les marchés, jusqu’à l’instauration de la société de consommation de masse où nous retrouvons les deux dimensions, du choix individuel et de la production en grand nombre. La société individualiste de masse est en permanence obligée de gérer ces deux dimensions antinomiques : l’individu et la masse, toutes les deux liées aux grandes traditions démocratiques européennes mais qui bousculent les équilibres socioculturels antérieurs. Contrairement aux thèses de l’École de Francfort, je ne tire pas les mêmes conclusions pessimistes de cette réalité de la société de masse. L’individu peut être dominé, mais pas altéré, il conserve une capacité critique. Si le constat est le même, les conséquences sont différentes.

La crise du lien social résulte de la difficulté à trouver un nouvel équilibre au sein de ce modèle de société. Les liens primaires, liés à la famille, au village, au métier, ont disparu, et les liens sociaux, liés aux solidarités de classes et d’appartenance religieuse et sociale, se sont aussi affaissés. Résultat, il n’y a plus grand-chose entre la masse et l’individu, entre le nombre et les personnes. Plus beaucoup de liens. C’est dans ce contexte d’absence de relais socioculturels entre le niveau de l’expérience individuelle et celui de l’échelle collective que se situe l’intérêt de la télévision. Elle offre justement un lien structurant entre ces échelles ci ces espaces. Aucune des références unitaires qui, hier, organisaient l’espace symbolique de nos sociétés n’est aujourd’hui stable. Partout dominent des dualités contradictoires dont la conséquence est une certaine fragilisation des rapports sociaux. Il y a, on l’a vu, le couple individu-masse aux finalités évidemment contradictoires ; l’opposition égalité-hiérarchie, où l’existence de l’égalité n’exclut nullement la réalité d’une société assez immobile et hiérarchique ; le conflit ouvert ure-fermeture, lié au fàit que l’ouverture et la communication deviennent les références d’une société sans grand projet depuis la chute de l’idéal communiste ; le décalage entre l’élévation générale du niveau des connaissances et la réalité massive d’un chômage disqualifiant... Le tout dans un contexte d’éclatement des structures familiales ; de déséquilibres liés aux mouvements d’émancipation des femmes ; de crise des modèles du travail où les identités paysannes et ouvrières ont disparu au profit d’un tertiaire protéiforme ; de la difficulté à faire du milieu urbain un cadre de vie acceptable... Le tribut à la liberté est cher payé, comme est cher payé l’avènement de la société de masse, au nom de l’égalité. Mutations d’autant plus difficiles à intégrer que par ailleurs les citoyens, grâce aux médias, sont projetés vers le monde extérieur. Chacun de sa cuisine, ou de sa salle à manger, fait plusieurs fois par jour le tour du monde, avec la télévision. Et pour parfaire le paysage, n’oublions pas que cette affirmation des droits s’accompagne d’un refus des hiérarchies, des codes et des règles imposées par les multiples institutions que sont la famille, l’école, l’armée, l’Église... Chacun parle plus de ses droits que de ses devoirs. Chacun est libre, même si le résultat est celui d’une discrète mais obsédante solitude, expliquant là aussi le retour de cette problématique d’un lien social.


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