Dominique Wolton
image 2

De l’utilité de la langue de bois

« La langue de bois est une tentative pour formater le réel, selon une vision que l’on sait pertinemment biaisée mais dont on escompte que l’autre va l’accepter. Ce qui est important c’est son côté construit, synthétique et capable de répondre à plusieurs évènements : on peut dire que c’est une « langue ». Pour ma part, je fais l’hypothèse que la langue de bois n’est possible du côté de l’émetteur que si, parallèlement, il y a des conditions de réception possibles. À lui tout seul l’émetteur ne peut pas construire la langue de bois. Il faut être deux. Néanmoins, il n’est pas certain que l’autre accepte ce discours. Ou, plutôt, il y a comme toujours plusieurs récepteurs. Certains acceptent, d’autres refusent, d’autres négocient. »

« En revanche, il est indéniable que, dans les dictatures, la langue de bois ne suscite aucune critique explicite. On se tait, tout simplement parce que l’on sait ce que l’on risque à parler. Le silence ne signifie pas accepter ce que l’on vous dit… »

« Oui, la langue de bois est un formatage, une vision construite de la réalité, qui vise à lui donner un sens. Le politiquement correct démocratique n’est pas de la langue de bois. C’est autre chose. Il y a un cousinage, mais la différence tient à l’intentionnalité qui caractérise la langue de bois, alors que dans le politiquement correct, il y a une sorte de culture partagée, qui vise d’ailleurs à valoriser autant l’émetteur que le récepteur. »

« Il ne faut pas donner un sens trop extensif à la langue de bois, sinon on gommerait toute différence entre stéréotype, langue formelle, mensonge, conformisme, idéologie, etc. Il faut distinguer au cas par cas ce qui relève de l’idéologie, du stéréotype, du conformisme ou du politiquement correct. D’autre part, comme le suggère l’expression elle-même, la langue de bois est faite d’un bois qui bride l’imagination, empêche l’inattendu, essaye de formater le réel, au profit de certitudes définitives. La langue de bois ne recouvre pas forcément la question du pouvoir ; il existe une autonomie entre les deux, mais il y a incontestablement un lien. »

« Dans la communication généralisée, existe effectivement un mélange permanent entre le pire et le meilleur qui oblige, par contrecoup, a un travail constant de veille. Il n’y a pas de solution à la langue de bois, elle est consubstantielle au fonctionnement social et aussi à la démocratie. Il faut en revanche avoir le courage de conserver un esprit libre pour la critiquer au jour le jour. »

Extraits de l’article « De l’utilité de la langue de bois », entretien de Dominique Wolton avec Joanna Nowicki, Michaël Oustinoff et Bernard Valade, in revue Hermès, n° 58, Les langues de bois, décembre 2010, pp 157-165.


Suivant → ← Précédent
Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0