Dominique Wolton
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La revue Hermès a 20 ans

Le journal du CNRS n°224, septembre 2008

Début octobre, la revue Hermès – 52 numéros et plus de mille auteurs – fête son vingtième anniversaire. Entretien avec Dominique Wolton, le père de cette revue.

Quelle nécessité vous a poussé, il y a vingt ans, à créer une revue qui traite de la communication ?
Le XXe siècle a vu exploser le nombre des technologies capables de produire et de diffuser de l’information. À l’heure actuelle, pour 6 milliards et demi d’individus, on compte 4,5 milliards de radios, 3,5 milliards de postes de télévision, 2,5 milliards de téléphones portables, 1 milliard d’ordinateurs… Ces techniques réduisent les distances physiques, mais pas les distances culturelles. Au contraire, celles-ci sont encore plus visibles. Car au bout du tuyau, l’Autre est très différent. Il faut apprendre à cohabiter avec ceux dont l’idéologie, les cultures, les rituels sont souvent aux antipodes des nôtres. Bref, plus il y a d’information et de « tuyaux » pour la faire transiter et plus communiquer, paradoxalement, est compliqué. Le plus simple dans la communication reste les techniques, le plus compliqué, les hommes, les sociétés, les cultures. Cette fracture entre information et communication restait un domaine impensé. J’ai donc fondé Hermès, avec des amis, pour construire les concepts capables de nous aider à penser la communication, autant que « l’incommunication ».

Comment la revue est-elle conçue pour répondre à cet objectif ?
Hermès favorise une réflexion critique et interdisciplinaire sur la communication en privilégiant non pas sa dimension technique et économique, omniprésente, mais sa dimension humaine, donc politique. La question de la communication se pose après la victoire de l’information et la découverte de ses limites. Le défi de la communication reste le récepteur. Et plus il y a de messages, de récepteurs et d’interactivités, plus cette question de la réception et de la communication est compliquée. Et ceci est vrai à tous les niveaux, privés, scientifiques, sociaux, politiques… Je résume souvent ma théorie de la communication en disant : on souhaite communiquer pour partager, séduire ou convaincre. Et souvent les trois à la fois. On bute vite sur l’incommunication. On est alors obligé de négocier. Et finalement quand tout se termine au mieux on cohabite. C’est pourquoi, selon moi, communiquer c’est cohabiter.

Quelles valeurs résument le fonctionnement de la revue ?
Curiosité, enthousiasme, anti-dogmatisme, ouverture d’esprit… Le comité de rédaction, une cinquantaine de membres dont plus d’un tiers de chercheurs étrangers, fonctionne comme un lieu de rencontre où les débats sont vifs mais où la liberté d’esprit règne en maître. Hermès est à lui tout seul un exercice de cohabitation ! Une autre de mes fiertés est l’internationalisation de la revue avec un site déjà en anglais et en espagnol, et bientôt en arabe, en chinois ou en japonais. On ne peut penser la communication que dans la comparaison internationale : comparer c’est penser. Hermès essaye de penser les concepts fondamentaux tels que l’espace public, la communication politique, l’opinion publique, la réception, la communication interculturelle, les industries de la connaissance, les controverses, le journalisme…

Qui lit Hermès ?
Essentiellement le milieu académique. Pour élargir notre lectorat, une nouvelle collection voit le jour, « Les essentiels d’Hermès », ce mois-ci chez CNRS Éditions, et va permettre aux étudiants et au grand public cultivé de retrouver, moyennant 8 euros, les meilleurs articles (raccourcis et réactualisés) consacrés à une problématique traitée dans la revue. Vingt-quatre de ces Essentiels d’Hermès sortiront d’ici à 2011.

Un mot sur le colloque organisé le 4 octobre au palais du Luxembourg pour fêter les vingt ans d’Hermès ?
Deux des quatre tables rondes traiteront de l’enjeu des industries de la connaissance et des grandes controverses scientifiques (OGM, téléphonie mobile et santé, traçabilité des individus et liberté…) qui sont autant de processus communicationnels. Les deux autres concerneront le « socle » même d’Hermès (espace public ; communication politique ; opinions publiques et journalisme ; mondialisation et diversité culturelle).

Comment voyez-vous évoluer Hermès dans les prochaines années ?
Je souhaite que la revue valorise les travaux menés au sein de l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC) qui est la seule structure de ce type au monde où les sciences de la communication sont l’affaire de toutes les branches de la recherche et non des seules sciences humaines et sociales. Il y sera par conséquent davantage question d’épistémologie comparée, des rapports science-société, du devenir des communautés scientifiques dans la concurrence internationale...

Propos recueillis par Philippe Testard-Vaillant


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