Dominique Wolton
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Dès que l’on parle télévision, les politiques font des bêtises

Les Echos, 13 octobre 2008

Cela fait trente ans que vous étudiez les médias et la télévision. Quel regard portez-vous sur ce grand chambardement du « PAF » déclenché par la réforme de l’audiovisuel public annoncée par Nicolas Sarkozy ?
L’onde de choc est au moins comparable à celle que l’on a vécue en 1986-1987 avec la privatisation de TF1 et la dérégulation du « PAF ».
Jusqu’à cette année, presque tout le monde était d’accord sur le fait que nous avions une télévision publique qui ne se portait pas si mal avec un financement mixte. Après deux décennies de crise d’identité face aux chaînes privées, la télévision publique commençait à retrouver sa place, grâce au public qui ne l’a jamais lâchée.

Selon vous, la suppression de la publicité sur les chaînes publiques est donc une erreur ?
Oui. C’est une décision injustifiée. Deux poids, deux mesures. D’un côté, on coupe la publicité aux chaînes publiques, de l’autre, on favorise le transfert de cette manne aux chaînes privées. Pour revaloriser la télévision publique, on aide le secteur privé !

La télévision publique sans pub, c’était pourtant une idée plutôt de gauche à l’origine…
Dans les années 1990, on adébattu sur le thème « télévision publique argent public, télévision privée argent privé ». Mais l’idée de supprimer la publicité sur les chaînes publiques a rapidement été abandonnée. D’abord parce que la
publicité fait partie de la vie des téléspectateurs et que ce n’est pas la pub qui fait que les programmes sont mauvais : c’est au contraire un élément de compétitivité. Ensuite, parce qu’il fallait assurer le financement de France
Télévisions. Car la droite comme la gauche n’ont jamais assumé le fait que, pour faire une télévision publique de qualité, il faut une augmentation de la redevance. Un secteur public concurrentiel efficace et présent à l’international requiert des moyens autonomes, indépendants des allers-retours politiques.

Pour vous, il faudrait donc en passer par une hausse de la redevance ?
Ce n’est pas populaire, et encore... mais c’est la meilleure solution pour assurer un financement pérenne de l’audiovisuel public. La redevance
en France est la plus faible de tous les grands pays. Il faudrait un rattrapage et des recettes publicitaires à hauteur de 20% du financement. Malheureusement, les politiques ne comprennent pas grand-chose à l’économie de l’audiovisuel et en sous-estiment la complexité. C’est le
règne des petits conseillers et des groupes de pression. L’audiovisuel n’est pas respecté comme secteur économique et culturel.

Mais cette réforme n’est-elle pas l’occasion pour la télévision publique de se réinventer ?
La commission Copé sur l’avenir de la télévision publique n’a pas débouché sur grand-chose. Mal composée, elle a travaillé sur commande. Cette crise est l’occasion pour ceux qui font la télévision publique de se reposer des
questions sur son identité, ses programmes, ses missions de service public. Il faut faire entendre de l’air, de la jeunesse, des idées nouvelles ! Une ou deux générations sont de plain-pied dans la culture de l’image, des jeux vidéo, de l’Internet. Cela doit permettre de renouveler les talents, les concepts, les écritures, les styles. A la télévision, comme dans la vie, il faut des jeunes et des moins jeunes.

Que pensez-vous de la volonté de Nicolas Sarkozy de favoriser des groupes de médias privés puissants ?
Dans la concurrence internationale, on a besoin de groupes de communication puissants, c’est indéniable. Mais il faut aussi aujourd’hui
respecter la diversité culturelle. Le modèle anglo-saxon des grands groupes de médias comme Time Warner ou News Corp. va être contesté. Il faut inventer autre chose. Pourquoi les Européens, qui se sont battus pour cette
diversité, auraient-ils pour seul modèle la concentration ? Du point de vue de la création, c’est contre-productif. C’est un enjeu politique majeur devant nous.

Il s’agit donc là d’une vision politique erronée…
Cela fait trop longtemps, hélas, que les élites −intellectuels compris− ont abandonné le champ de la réflexion sur la télé, car elles n’aiment pas la culture de masse. D’où la fascination pour Internet et les médias segmentés. Cette absence de culture et de légitimité pour tout ce qui concerne la télévision, les médias et, plus généralement, la communication est préjudiciable, notamment pour échapper à l’idéologie technique omniprésente. Par ailleurs, contrairement à ce qu’on pense en
Europe, les différences gauche-droite sur l’audiovisuel sont moins fortes qu’on le croit. Tant mieux. On a une droite qui n’a pas complète-
ment dérégulé, une gauche qui, sous François Mitterrand, a ouvert la dérégulation et n’a pas fait grand-chose. Le rêve de tous les pouvoirs
politiques est de tenir les médias, et cela ne sert à rien, car on ne tient pas les consciences. A ce jeu-là,on gagne six mois ou un an. Pas plus. Dès
que l’on parle télévision, les politiques font toujours des bêtises.

Nicolas Sarkozy en fait-il une aujourd’hui avec la réforme de l’audiovisuel ?
Oui. Nicolas Sarkozy aurait dû dire : « Je suis le premier président de droite qui renforce l’audiovisuel public » en augmentant ses finances et en renforçant son indépendance politique. Sur l’audiovisuel extérieur aussi, on pourrait espérer un acte fort pour faire entendre la France multiculturelle et la francophonie dans un monde de plus en plus anglo-saxon. La France et l’Europe perdent la bataille de la communication, alors qu’elle est centrale à
l’heure de la mondialisation. Euronews devrait être mondial, TV5 renforcé et l’audiovisuel extérieur français un chantier prioritaire. On a une vingtaine de champions nationaux dans l’industrie, l’automobile, l’énergie… qui exportent partout dans le monde, pourquoi ne pourrait-on pas faire de même avec la culture et les médias ?

Le modèle des grandes chaînes généralistes publiques ou privées a-t-il encore de l’avenir face à Internet ?
En 1980, lors de ma première mission aux États-Unis sur la télévision, on disait déjà que les médias de masse étaient morts. Ne confondons pas vitesse du changement technique, évolution des comportements et changements structurels. Surtout en matière de communication, où tout est compliqué. Mon argument de fond n’a pas changé depuis trente ans : plus il y a de médias individualisés interactifs, plus il faudra des médias de masse. Il y aura un tassement de l’audience des médias généralistes, c’est
évident. Ce qui va les obliger à une renaissance. Mais les gens ont besoin d’un lien social. Plus la classe moyenne se différencie, plus il va falloir
la regrouper. Sans oublier le risque d’exclusion des plus pauvres ou des immigrés et autres groupes sociaux qui campent à côté de la société officielle. Si on veut une démocratie de masse, il faut des médias de masse qui reflètent cette hétérogénéité sociale et culturelle.

Comment expliquez-vous le fait que TF1 ait perdu 10 points d’audience en dix ans ?
L’affaissement de TF1 est intéressant car il montre la fragilité des choses. Vous avez des grands médias dont on pense qu’ils tiennent la société. Et l’on s’aperçoit un jour qu’ils ne tiennent rien du tout, ils sont en phase avec elle
à un moment donné, et puis ils décrochent parce que la société change. La Une est toujours un « mass media » et elle a les moyens de rebondir. Voyez France Télévisions, qui était sur la défensive dans les années 1990 et qui
aujourd’hui remonte la pente.

Mais la télé n’est-elle pas en train de devenir ringarde ?
C’est une guerre classique de générations ! Les vieux se sentent marginalisés par les jeunes qui utilisent Internet contre la télévision pour s’imposer… Il faudra attendre les méfaits d’une communication individualisée pour retrouver les bienfaits d’une communication de masse. Les deux sont complémentaires. Ce sont deux logiques de la communication. L’offre pour la
presse écrite, les radios et la télévision. La demande pour Internet et le reste. C’est beaucoup plus difficile de faire des médias de l’offre
que de la demande. Beaucoup plus facile et rentable de faire du thématique et du spécialisé que du généraliste.

La télévision était fédératrice. Internet n’est-il pas un facteur de désintégration du lien social ?
Il ne s’agit pas d’être pour ou contre Internet, mais de savoir comment on l’intègre dans une panoplie. Internet participe au mouvement d’individualisation, mais il ne l’a pas créé. Il le valorise et crée aussi d’autres liens sociaux. Le risque d’Internet est le communautarisme, alors que la télévision bien faite est un miroir de la société dans son ensemble.

Orange promet une télévision personnalisée à chacun de ses abonnés. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Les rêves d’ingénieurs se heurtent souvent à la complexité de l’individu et de la société. Le plus simple dans la communication, ce sont les techniques ; le plus compliqué, les hommes et la société. Être un génie des télécoms, ce n’est pas être un génie des contenus. Les contenus, c’est de l’artisanat. Chacun son métier, la maîtrise des tuyaux et l’intégration de l’informatique et
des télécoms ne font pas tout. De toute façon, il y a des budgets-temps et des budgets tout court. La crise financière va le rappeler, comme elle
va rappeler la fragilité des sociétés et de leurs unités.

Vous ne croyez donc pas à la généralisation d’une télévision à la demande, individualisée ?
Ce n’est pas parce que vous avez une convergence technologique qui vous permet d’avoir sur le même écran du son, des images, des données à la demande que son usage va être généralisé et se substituer aux autres médias. On ne va pas passer sa vie devant un seul écran, surtout de la taille d’un téléphone portable. Attention à l’idéologie technique, si puissante depuis cinquante ans. On continuera à aller au cinéma, à lire, à écouter la
radio, à regarder la télé, à aller au théâtre ou voir de la peinture dans les musées. Nos sociétés sont à la fois individualistes et de masse, chacun est individualiste, mais, sans le collectif, il n’y a plus de société ni d’individualisation. Le lien social, c’est autre chose que la somme des individus et des communautés. Depuis trente ans, les techniques et les goûts
vont vers l’individualisation. Pourquoi pas ? Mais il faut préserver aussi les médias collectifs, qui permettent justement de dépasser les
différences et les inégalités.

Propos recueillis par Nathalie Silbert et Jean-Christophe Féraud


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