Dominique Wolton
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Les sciences de la communication

Le Journal du CNRS n°231, Édito, Avril 2009

La communication, c’est un peu comme la vie, insaisissable, indispensable et seulement perceptible dans ses difficultés. C’est en tout cas l’activité humaine par excellence. Impossible de vivre, travailler, agir, aimer, sans communiquer. Les hommes sont avant tout des êtres sociaux. En même temps chacun éprouve rapidement les difficultés de la communication. L’autre, le destinataire, n’est pas toujours là, pas toujours d’accord, pas toujours prêt à répondre. Et soi-même pas toujours prêt à l’entendre. L’incommunication est le plus souvent l’horizon de la communication. D’où la nécessité de négocier pour trouver un terrain d’entente. La séquence communication-négociation-cohabitation s’impose à tous.

Ce décalage explique sans doute l’attitude ambiguë vis-à-vis de la communication, et la tentation de la caricaturer en la réduisant à « la com », qui soit dit en passant n’est pas plus facile à réussir. D’où la tentation aussi de se retourner vers les techniques qui, elles au moins, ne déçoivent pas. Du téléphone à la radio, de la télévision à l’ordinateur, elles sont efficaces, et toujours là quand on en a besoin. D’où la tendance à identifier le progrès indubitable des techniques, au progrès de la communication humaine. D’où la tentation aussi de se barder de techniques, comme pour contourner les difficultés de la communication humaine. L’addiction au téléphone et à l’ordinateur portables en dit long… D’où enfin la tentation constante de l’idéologie technique. Malheureusement le plus facile dans la communication reste du côté des techniques, le plus compliqué du côté des hommes et de la société.

La performance des techniques fait apparaître une autre contradiction. Aujourd’hui, il ne suffit plus d’informer pour communiquer car le récepteur résiste de plus en plus au nombre croissant d’informations qu’il reçoit. L’incommunication, comme horizon de la communication ; le décalage entre le progrès des techniques et la difficulté de la communication ; le décrochage de l’information par rapport à la communication et le rôle croissant du récepteur ; voilà quatre données qui compliquent les schémas de la communication.

Les scientifiques n’échappent pas à cette expérience et ont surtout essayé par une sorte de retrait partiel du monde d’échapper à cette réalité. Mais ce demi-retrait n’est plus possible : la science et la technique sont aujourd’hui au cœur des sociétés, des enjeux économiques, de pouvoirs et de la mondialisation. Les scientifiques doivent apprendre à communiquer et à faire des allers-retours avec la société, pour trois raisons. Répondre aux demandes dont ils sont l’objet. Expliquer les résultats des recherches scientifiques et technologiques. Préserver néanmoins leur autonomie de travail. C’est donc tout le rapport science-société qui a changé en 50 ans, obligeant à négocier avec les différents partenaires scientifiques, politiques, médiatiques, économiques de la recherche.

Mais les chercheurs sont par ailleurs confrontés à une réelle mutation épistémologique. L’information et la communication contribuent largement depuis 50 ans à restructurer les disciplines, les savoirs, et les domaines de connaissance. Mieux elles contribuent à l’indispensable interdisciplinarité, qui n’est autre que le rapprochement et l’apprentissage de la cohabitation entre des disciplines et des savoirs différents. Sans parler des controverses qui mêlent information, connaissance et communication. Tout oblige aujourd’hui les scientifiques à entrer dans des procédures de communication donc de négociation. C’est pourquoi beaucoup préfèrent limiter les risques en privilégiant la problématique de l’information à celle de la communication, car plus identifiable, homogène. Ils parlent alors « de révolution de l’information ». Mais hélas, de la production des savoirs fondamentaux, à l’interdisciplinarité jusqu’aux rapports sciences-techniques-société, tout oblige à passer de l’information à la communication, du message à la relation, du sens à la négociation plus ou moins incertaine. C’est d’ailleurs en apprenant à communiquer, c’est-à-dire à négocier et à expliquer son rôle et sa vision du monde, que le monde académique sera à même de valoriser ses valeurs ; intérêt général, gratuité, ouverture.

Résumons. La communication est centrale pour trois raisons. Elle est l’expérience humaine la plus universelle. Elle symbolise le mouvement d’émancipation de l’individu depuis quatre siècles puisqu’il n’y a pas de communication authentique sans liberté de conscience, d’opinion et sans égalité entre partenaires. Enfin le progrès inouï des techniques, en un siècle, a bouleversé les échelles de communication individuelle et collective. Avec les enjeux économiques et politiques qui en résultent. Par exemple, comment cohabiter dans le village global technique, sans affronter la question, notamment, de la diversité culturelle, c’est-à-dire celle de la cohabitation des identités ? Quant aux scientifiques, ils sont confrontés à l’omniprésence de l’information et de la communication, dans la nature même de leur travail, jusqu’à la justification et la valorisation de leur place dans la cité.
C’est pour ces raisons que les sciences de l’information et de la communication sont au cœur des enjeux épistémologiques d’aujourd’hui et constituent une des nouvelles frontières de la connaissance. Avec trois objectifs. Analyser la place de l’information et de la communication comme concept central de la restructuration des savoirs. Repenser l’interdisciplinarité et les industries de la connaissance. Éclairer les nouveaux rapports entre les sciences, les scientifiques et la société.

L’originalité de ces sciences est de croiser toutes les sciences. C’est le projet de l’ISCC, et peut-être son caractère unique, être multilatéral et multidisciplinaire en travaillant avec toutes les sciences et techniques présentes au CNRS et à l’université. L’information et la communication sont probablement un des défis scientifiques et interdisciplinaires les plus emblématiques des sociétés contemporaines. Peu de concepts sont aussi omniprésents et transversaux à l’ensemble des activités humaines, sociales et cognitives, et obligent à un tel travail de coopération et de confrontations théoriques. C’est ce que j’appelle le tournant communicationnel. Avec la communication, on est obligé de regarder loin. Bien au-delà de son expérience personnelle ou de la performance des techniques. Les sciences de la communication sont aussi importantes que les sciences du vivant, de l’Univers, de la technologie, et de l’environnement l’ont été hier et avant-hier. La communication c’est la paix et la guerre de demain, car il faut apprendre à cohabiter dans un monde fini où l’autre est omniprésent, et si différent. Les scientifiques ont une responsabilité particulière pour arriver à penser les sciences de la cohabitation.


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