Dominique Wolton
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« L’interactivité est une question technique, l’intercompréhension un enjeu humain et social. »
DW, Penser et réglementer Internet : un impératif catégorique pour la démocratie, Rapport CSA, 10 avril 2000

Les différentes formes de diffusion ouverte de la science augmentent sa disponibilité. Peut-on dire pour autant que cela participe à sa démocratisation ?

« Pour répondre à cette question, il faut poser trois préalables. Le premier, c’est qu’aucune « nouvelle » technologie de communication (télévision, radio, ordinateur, ou autre…) ne peut à elle seule provoquer une rupture. Il faut la rencontre entre un progrès technique et un projet politique pour qu’il y ait réellement une « révolution » dans la communication. La technique à elle seule ne suffit pas à transformer les rapports humains et sociaux. C’est cela l’idéologie technique, croire qu’un système technique, quel qu’il soit, modifie radicalement les rapports humains et sociaux. Il les influence, c’est évident, mais les bouleverser demande d’autres conditions, justement sociales et culturelles. Surdéterminer l’influence technique, c’est sombrer dans le technicisme, au demeurant rassurant.

Le deuxième préalable est un constat : tout le monde est favorable à l’accès libre à l’information, la science ou la culture, depuis deux siècles. Qui peut être contre ? Et le progrès technique permet justement cet accès généralisé à la science. Mais le problème vient du fait que l’accès à l’information, en général, n’est pas un problème technique. La technique est toujours plus simple que la société, car cet accès « libre » se fait sur fond de concurrence effrénée et d’une guerre technologique et économique extrêmement dure. La liberté individuelle est un peu le prétexte et la caution… Il y a donc une contradiction entre cette concurrence et l’accès libre à l’information, à la science et à des connaissances.
Enfin, troisième point, l’accès « universel » aux connaissances suppose deux conditions : d’une part, il faut que les récepteurs aient les capacités cognitives pour les recevoir, les interpréter, les utiliser ; d’autre part, il faut tenir compte des problèmes de diversité culturelle non résolus par l’accès libre. On ne comprend pas la même chose selon les pays, les cultures, les modèles éducatifs… Accéder à tout, plus ou moins facilement et gratuitement, ne suffit pas, hélas, à modifier les inégalités de tous ordres ni à supprimer les différences culturelles et géographiques. Le village global technique ne crée pas la communication globale. Il est une prouesse technique, non une réalité humaine.

Il est donc trop simple de dire que la science ouverte contribue à la démocratisation. Certes nous sommes passés à un modèle de société ouverte, et rien ne se refermera jamais : il y aura toujours la mondialisation, les médias, les opinions publiques, les intérêts politiques et économiques liés aux sciences et aux techniques. Mais cela ne crée pas pour autant une mondialisation pacifique ; au contraire. Les scientifiques, par exemple, sont de plus en plus présents dans la société, contestés ou sollicités, en tout cas obligés de sortir de leur isolement, tout en devant préserver leur autonomie. Leur position est beaucoup plus complexe qu’autrefois car ils doivent apprendre à gérer ces deux dimensions, de la présence et du retrait. D’autant que la société a changé et n’accepte plus comme acquise « l’infaillibilité » des scientifiques, comme c’était le cas au XIXe siècle. Désormais, ceux-ci doivent composer avec les multiples logiques à l’œuvre dans les espaces publics médiatisés.

Bref, tout se complique et le fait de croire que l’accès direct à la science serait en soi un progrès est insuffisant, voire naïf, car tout cela se fait sur fond de rapport de force, technique et économique, qui n’a rien à voir avec l’idéal de partage et de gratuité qui prévaut a priori dans l’idée de science ouverte. »

Extraits de l’article « Abondance et gratuité : pourquoi faire et jusqu’où ? », entretien de Dominique Wolton avec Joëlle Farchy, Pascal Froissart et Cécile Méadel, in revue Hermès, n° 57, SCIENCES.COM, libre accès et science ouverte, pp. 13-19, CNRS Éditions, octobre 2010.


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