Dominique Wolton
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Apprendre à respecter les autres cultures

Amphitéa Magazine, juillet 2010

Spécialiste des médias, le sociologue Dominique Wolton analyse les rapports entre la mondialisation, l’information, la communication, la culture. Selon lui, nous ne vivrons bien le XXIe siècle que si nous apprenons à mieux communiquer et à cohabiter avec les autres cultures.

Amphitéa MAGAZINE. - Dans votre dernier livre, vous expliquez qu’informer n’est pas communiquer. Pourquoi cette distinction ?
Dominique Wolton. - L’information, c’est le message, la communication,
c’est la relation. Pendant des siècles les deux notions se sont confondues. Parce qu’il y avait peu de messages et peu de techniques et parce que les publics auxquels s’adressaient les messages étaient relativement homogènes, informer c’était communiquer. Depuis 70 ans, deux phénomènes ont tout changé. D’une part, on s’est battu sur le plan de la démocratie pour il y ait de plus en plus d’informations, d’autre part, du téléphone à la radio, de la radio à la télévision, de la télévision à Internet,
le progrès technique a permis de produire et de diffuser un nombre incalculable d’informations. On a alors découvert qu’entre l’information et la communication se dressait un personnage auquel on n’avait pas du tout pensé : le récepteur, celui qui reçoit l’information. Or, plus on envoie d’informations à des récepteurs - vous et moi - plus ils se mettent à résister, à sélectionner, à trier, à oublier. En vigueur depuis le XVIIIe siècle, le
modèle « plus il y a d’information, plus on communique » est aujourd’hui devenu faux.

A.M. - Pourquoi n’en avons-nous pas plus conscience ?
D.W. - On se laisse tous fasciner par l’information parce qu’elle est directe, parce qu’on en a manqué pendant des siècles et qu’elle est synonyme d’émancipation et de liberté. La communication est un processus plus lent et plus compliqué : vous envoyez un message à quelqu’un, il l’accepte, il le refuse ou il le négocie, en tout cas, il vous retourne quelque chose... La communication est donc bien plus importante que l’information.

A.M. - Aujourd’hui, l’information a bonne presse et la communication
est moins bien vue...

D.W. - Quand vous dites que la communication est plus importante que l’information on vous regarde avec du mépris. Si vous dites que l’information est centrale, on vous trouve moderne et intelligent. Pourtant c’est moins difficile de produire de l’information et de la diffuser que de réussir de la communication.

A.M. - Pourquoi tant de mépris ?
D.W. - Du premier au dernier jour de notre existence, vous et moi, nous allons essayer de communiquer. Nous allons vite nous apercevoir que c’est difficile et que bien souvent, ça ne marche pas. Parce que l’autre, le récepteur, est différent de nous, parce qu’il ne nous aime pas, qu’il ne nous écoute pas, qu’il n’est pas d’accord... On dévalorise la communication car elle représente un peu notre échec humain. Tous dans la vie, nous recherchons l’âme sœur. Nous ne la trouvons jamais, par contre, nous passons notre temps à négocier avec l’autre, avec le récepteur, celui qui ne nous ressemble pas. Le mot communication est également dévalorisé parce que depuis 50 ans les journalistes opposent leur travail d’information, supposé sérieux, à la communication, d’autant moins digne d’intérêt qu’on l’identifie souvent avec la pub.

A.M. - Les nouvelles technologies ont révolutionné la communication.
Quelle est son rôle dans le processus que vous décrivez ?

D.W. - Les techniques marquent incontestablement un progrès dans notre capacité, d’abord à nous exprimer, ensuite à pouvoir accéder facilement à une quantité énorme d’informations. La vitesse, l’abondance, la facilité de connexion, c’est formidable ! D’où l’amour des technologies de l’information, dont Internet est le symbole le plus extrême aujourd’hui. Le problème, c’est
que ce progrès technique nous permet seulement de toucher plus facilement les gens qui pensent comme nous. C’est un accélérateur de la qualité de la communication avec tous ceux qui nous ressemblent, mais qui laisse entière la question centrale : dans quelles conditions allons-nous communiquer, ou
cohabiter, avec des gens qui n’ont ni notre tête, ni notre culture, ni notre religion ?

A.M. - C’est pourquoi vous dites que pour bien vivre le XXIe siècle,
il va falloir apprendre à conjuguer information et communication...

D.W. - II va falloir conjuguer les nouvelles technologies avec les médias généralistes de masse : presse écrite, radio, télévision. Internet est un univers de la demande qui nous permet d’accéder à ce que l’on veut. Nous en avons besoin pour approfondir nos relations communautaires et interpersonnelles. Les médias généralistes forment un univers de l’offre où les professionnels se font une représentation des publics afin d’essayer
de leur donner ce qu’ils souhaitent Nous en avons aussi besoin parce que leur génie est de créer du lien entre des milieux sociaux qui n’ont rien à se dire. C’est pour ça qu’il est stupide de dire qu’Internet est LE progrès. C’est un progrès technique, comme la télévision est un progrès technique par rapport à la radio, mais ce n’est pas un progrès humain, de communication.
Chaque nouvelle technologie naissante - le téléphone en 1875, la radio en 1915, la télévision en 1930, l’ordinateur en 1940, Internet et les réseaux en 1980 - est présentée comme la solution aux problèmes des techniques précédentes. Mais l’homme superpose les techniques sans supprimer les plus vieilles. On est face à ce qui m’intéresse le plus du point de vue anthropologique : nous accumulons les techniques et leurs performances
pour répondre à ces questions : qui est l’autre ? Qui est-ce qui m’aime ? Qui puis-je aimer ?

A.M. - On accumule les techniques, mais on oublie le sens...
D.W. - Oui, et c’est pourquoi il faut faire attention aux solitudes interactives. On voit des êtres humains - nos ados par exemple - complètement multi-branchés, mais incapables de parler réellement autrement qu’à travers les écrans. Or la vie commence le jour où vous éteignez l’écran et que vous donnez rendez-vous à quelqu’un dans la rue. C’est là qu’il faut que quelque chose se passe... Et c’est bien plus dur que de s’envoyer des messages virtuels. La vie c’est plus compliqué que les 140 caractères de Tweeter !

A.M. - La mondialisation de l’information est-elle plus un facteur
d’incompréhension, dans la mesure où l’Occident est tenté d’imposer
ses messages, qu’un facteur de rapprochement, dans la
mesure où elle fait tout de même reculer l’autoritarisme ?

D.W. - Elle est les deux à la fois. Le progrès technique permet la mondialisation de l’information, c’est le village global de McLuhan. Mais ça ne suffit pas. Notre vision universaliste de l’information, à nous Occidentaux, est sans doute la moins pire de toutes, mais elle est identifiée à de l’occidentalisme et à de l’impérialisme. Nous avons donc un énorme travail à faire pour dissocier l’occidentalisme de l’universalisme. Nous ne sommes pas
très motivés pour cela car, comme nous écrasons techniquement et économiquement les autres pays du monde, nous pensons qu’ils vont suivre. De plus, comme à l’intérieur de ces pays il y a des gens qui adhèrent à notre modèle, nous pensons qu’il suffit d’attendre un peu... Je défends une hypothèse totalement inverse. Sans lâcher prise sur certaines valeurs fondamentales de l’universalisme, il va falloir introduire dans nos mentalités
l’idée de la cohabitation culturelle. Nous devons apprendre à cohabiter les uns avec les autres, à nous respecter. Ça ne veut pas dire abandonner nos valeurs, mais reconnaître que l’autre est aussi intelligent que nous-mêmes et qu’il a droit à son propre système de valeur. On ne rapprochera jamais totalement les cultures, les civilisations, mais on trouvera les points d’accord
d’universalisme. La pire des choses c’est de penser - hélas comme nous le pensons un peu trop souvent - que le modèle occidental est le seul valable.

A.M. - Vous prônez une cohabitation culturelle, alors que la mondialisation
est plutôt synonyme d’acculturation avec une world culture qui a tendance à gommer les différences...

D.W. - La world culture, ce n’est pas de l’impérialisme brut et brutal. Il y a aussi de l’intelligence dans ces immenses industries de la musique, du cinéma. Ceci dit, c’est vrai qu’elle risque aussi d’abraser toute conscience. Nous allons être obligés d’apprendre à respecter les autres cultures, à penser cette fameuse cohabitation culturelle que j’appelle de mes vœux, à engager ce que j’appelle l’autre mondialisation. Il faut faire cohabiter la
world culture avec le maintien des identités culturelles nationales. Nous n’aurons la paix dans le monde que si les gens se sentent bien à la fois dans leur identité nationale et dans la mondialisation. On n’est pas prêt à mourir pour 100 dollars, mais on est prêt à mourir pour la conception de Dieu, de la liberté, de la République, de la mémoire, de la langue... Si on ne veut pas
voir naître des révoltes culturelles - et ce sont les plus violentes - si on veut que la world culture ne soit pas un accélérateur des contradictions culturelles, il va falloir favoriser les industries culturelles nationales : danse, cinéma, théâtre, musique, poésie... Cette bataille de la liberté culturelle qui est devant nous a du mal à démarrer, c’est regrettable. Tout comme est regrettable ce paradoxe : en 15 ou 20 ans, nous avons compris l’importance de la diversité écologique mais la diversité culturelle, qui est au moins aussi importante pour l’homme, n’a pas droit de cité. Une convention pour le respect de la diversité culturelle a été signée en octobre 2005 par plus de 100 États à l’Unesco. Je ne m’attends pas à ce qu’elle soit respectée au pied de la lettre, mais il est un vraisemblable qu’elle soit totalement ignorée. Deux
pays seulement ont voté contre les États-Unis et Israël. Les USA savent très bien que si l’on veut respecter cette diversité culturelle, il va falloir déconcentrer les industries culturelles au niveau mondial. Comme ce sont eux qui en sont les principaux bénéficiaires, ils se disent, et toute puissance mondiale ferait la même chose, que le plus tard sera le mieux...

A.M. - Revenons en France. La crise que traverse la presse dans notre pays n’est-elle pas liée à une vision maximaliste de l’information - on doit tout dire et tout montrer - et à une perte de repères déontologiques ?
D.W Je ne crois pas. D’abord, la baisse de lectorat n’est pas spécifique à la France et se manifeste depuis les années 50 dans de nombreux pays. Les groupes de presse ont gagné beaucoup d’argent pendant longtemps. Mais ils ont trop investi dans la technique en pensant que cela allait assouplir la production d’informations et ils n’ont pas assez investi dans la réflexion critique sur l’information et dans les ressources humaines a travers l’embauche de journalistes. Je suis néanmoins absolument optimiste sur l’avenir de la presse écrite quotidienne. Cet avenir dépend de la capacité des journalistes à avoir confiance en eux. Au lieu de reconnaître les mérites d’Internet tout en sachant que le Web peut être aussi bien une poubelle qu’un paradis, ils ont été les premiers à dire d’Internet. « C’est formidable, c’est la liberté, c’est notre combat i ». Le combat de la liberté de la presse, c’est le combat des journalistes qui valident, qui contrôlent l’information Ce n’est pas parce que vous avez 600 000 informations sur Internet que vous avez un plus grand espace de liberté. Même sur les forums et les sites contrôlés par les journalistes, la vitesse et l’immédiateté de l’information n’induisent pas forcément la qualité du message. Je n’en veux pas aux journalistes qui n’ont pas su garder leurs distances avec Internet, nous les universitaires, sommes tombés dans le même panneau. Mais s’ils réagissent, s’ils font le tri, s’ils sont capables de prendre le meilleur d’Internet tout en préservant l’apport de la radio, de la télévision, de la presse écrite, s’ils réfléchissent à ce que veulent les gens en prenant en compte le fait que ceux-ci sont aujourd’hui saturés d’informations, on s’en sortira. Là où je ne suis pas d’accord avec vous, c’est que je pense qu’on ne donne jamais trop d’informations On pensait naïvement que plus il y aurait de supports, plus il y aurait d’informations. II y a aujourd’hui plus de supports, mais ils disent tous la même chose ! Ça tourne en rond ! Les médias confondent la lumière qu’ils font sur le monde avec la lumière du monde. Dès qu’ils sortent de ce piège et essayent de faire autre chose, comme par hasard, ça marche. Les tombereaux d’informations qu’on reçoit au quotidien ne sont que des mauvaises nouvelles, pourquoi, par exemple, ne pas nous donner systématiquement des bonnes nouvelles chaque jour ? Montrons la générosité de l’homme, son intelligence, tout ce qui prouve qu’il n’est pas un pourri n’ayant qu’une envie, tuer ou dominer son prochain. Faisons en
sorte que l’information véhicule cette valeur qui était le grand projet du XVIIIe siècle, la confiance en l’homme.

A.M. - L’incompréhension que suscite dans l’opinion la crise du monde agricole n’est-elle pas une bonne illustration de cette difficulté à informer et à communiquer ?
D.W. - Absolument. Plus de 70 % de la population mondiale vit dans des grandes villes et la proportion est encore plus importante en Europe. Le monde agricole qui s’est fait aspirer, cannibaliser en cinquante ans, n’a pas pu résister. Tout le monde devient urbain, mais tout le monde rêve d’une maison à la campagne. Nous avons conscience qu’anthropologiquement il y a
quelque chose qui ne va pas, que l’espace urbain ne suffit pas. Il faut revaloriser l’espace rural, changer de mentalité et reconnaître que l’être humain ne peut pas vivre s’il ne transforme pas la nature et la matière. Dans la population active aujourd’hui, 90% de gens gèrent des flux sur des ordinateurs. Notre modèle culturel intellectuel est atteint d’une espèce de folie Folie de la suppression du temps, de l’espace, des territoires Celui qui
passe son temps multi-branché sur son ordinateur, que va-t-il faire avec le temps qu’il a gagné ? Trois heures de yoga, quatre heures de psychanalyse... Il va passer son week-end à essayer de monter un bureau Ikéa pour son gamin et il achètera trois tulipes qu’il regardera pousser avec amour sur son balcon tout en se disant qu’il ne doit pas perdre de temps. On est dans une contradiction maximum ! Je ne dis pas qu’il faut retourner à la
terre, mais on ne peut vivre sans un minimum d’équilibre anthropologique, entre le signe et le faire, entre la matière et la nature.

Propos recueillis par Frank Mauerhan


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