Dominique Wolton
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« Le village global technique ne crée pas la communication globale. Il est une prouesse technique, non une réalité humaine. »
DW, Abondance et gratuité, pourquoi faire et jusqu’où ? , Revue Hermès n° 57, 2010

Pour un manifeste de la diversité culturelle

Le Monde, 30 Mars 2000

Avec M. Manuel CARRILHO, ministre de la Culture du Portugal, à l’occasion de la Conférence des ministres de la Culture de l’Union européenne

L’Europe est de plus en plus difficile à construire, au fur et à mesure que l’on passe de la logique des intérêts à celle des valeurs. C’est à dire de l’Europe économique à l’Europe politique, puis à l’Europe de la culture. Des trois, c’est évidemment l’Europe de la culture qui est la plus hasardeuse à élaborer. D’autant plus qu’en un siècle trois changements fondamentaux ont eu lieu, qui affectent le statut et la définition de la culture :

1 - nous vivons dans un modèle de société ouverte où les flux de toute sorte, dont les flux culturels, ont considérablement modifié les identités culturelles ;

2 - les industries culturelles ont pris un essor considérable au niveau européen et mondial, avec comme conséquence la création d’une culture mondiale qui se superpose souvent, quand elle ne les affecte pas, aux cultures nationales ;

3 - la culture, réservée hier à une élite, devient aujourd’hui beaucoup plus composite. Non seulement la culture d’élite s’est élargie avec la démocratisation, mais elle est concurrencée par l’émergence d’une culture moyenne de masse à laquelle chacun participe, liée à la modernité et à l’élévation des niveaux de vie, tandis que les cultures populaires d’hier ont changé de sens et d’importance.

Ce sont donc les caractéristiques même de la culture qui ont changé, sous la triple pression de l’évolution économique, politique et sociale. D’autant que, simultanément, les industries de la communication, de la presse à la radio et à la télévision, et aujourd’hui à Internet, ont à la fois permis une diffusion massive des œuvres culturelles classiques, contribué à l’élargissement de la culture d’élite et favorisé l’émergence de la culture moyenne. La culture se trouve donc ainsi au cœur de plusieurs logiques, dont certaines sont contradictoires. Par exemple : il n’est pas évident que développement culturel et industries culturelles soient synonymes ; ni que le rapport entre patrimoine et création soit plus simple ; ni que les relations entre identité et échanges culturels soient plus pacifiques qu’il y a un siècle ; ni que les liens entre la culture d’élite et les autres formes de cultures soient plus pacifiques.

C’est à partir de ce constat des rapports déjà difficile entre culture, économie, société et politique que se pose la question de la diversité culturelle de l’Europe, confrontée à plusieurs problèmes :

* les mutations techniques et économiques des industries culturelles modifient radicalement l’offre et la consommation des biens culturels ;

* si le principe de diversité culturelle fait l’unanimité, des différences subsistent quant à son interprétation et son application, en dépit de l’article 151 du traité d’Amsterdam ;

* l’Europe, par son processus constant d’élargissement, est directement confrontée à la question de la diversité culturelle. Les États doivent renforcer les instruments nationaux et communautaires nécessaires au maintien de cette diversité.

Le paradoxe de l’Europe culturelle dans ses rapports avec la culture est donc le suivant : l’Europe ne peut se construire que par ce qu’il existe une identité culturelle réelle du point de vue des valeurs démocratiques, et des références philosophiques communes, sur le statut de l’individu, de la liberté et de la rationalité. Mais, en même temps, les différences, notamment de langue, d’histoire, de religion, d’organisations politiques et sociales sont telles qu’il est impossible, sauf à être dangereusement réductionniste de parler d’une unité culturelle de l’Europe.

La diversité culturelle à respecter, et à créer se trouve donc être au cœur de la construction de l’Europe de la culture, en sachant que le non - respect de certains équilibres fondamentaux peut avoir des effets contradictoires sur le rôle de la culture dans l’Europe. Celle ci, au lieu d’être un facteur de rapprochement, comme l’a montré l’histoire, peut tout autant être un facteur de haine et de conflits. L’histoire tragique des Balkans depuis dix ans le rappelle. Et d’autres conflits culturels, au sein de l’Europe des Quinze ou des Vingt sept, sont prêts à surgir.

L’Europe de la culture est donc la plus difficile à réaliser, mais elle est aussi sans doute, aussi, la plus indispensable. Elle seule créera patiemment ce ciment souvent invisible, mais indispensable, qui relie ensemble les hommes d’une collectivité et leur donne l’envie de se projeter dans le futur, sans crainte de perdre leurs racines. C’est à dire nos racines.

Pour nourrir la réflexion, et l’action, cinq thèmes peuvent être d’ores et déjà approfondis, au sein d’un groupe de travail et faire l’objet d’un manifeste :

1 - La diversité culturelle face à la mondialisation des industries

La culture, dans sa dimension de patrimoine comme de création, dépend toujours de l’action conjuguée du secteur privé et du secteur public. Face au modèle dominant de la déréglementation, l’Europe doit faire valoir cette originalité pour éviter l’absorption complète des industries culturelles dans une logique commerciale. Comme pour d’autres secteurs essentiels - la santé, l’éducation, la recherche - la logique du marché ne peut suffire à garantir cette diversité culturelle. Non seulement pour la culture, mais aussi pour toute vie démocratique ;

2 - Les nouveaux rapports entre identité et communication

Pendant trois siècles, l’ouverture, notamment culturelle, a été un des moyens privilégiés de dépasser les identités, les frontières. Le progrès, dans toutes ses dimensions était associé à l’idée d’ouverture. Aujourd’hui, la mondialisation des techniques achève de construire un village global, mais s’ agit’ il d’un projet d’émancipation, ou tout simplement d’une ouverture liée à la mondialisation des techniques et marchés ? Dans tous les cas, cela déplace la question et le statut de l’identité. L’identité n’est plus un obstacle et un frein à l’ouverture et à la communication, elle est au contraire la condition, sans laquelle aucune ouverture n’est possible. Plus il y a d’ouvertures, d’échanges et d’interactions, plus il faut préserver l’existence simultanée d’identités, sinon, l’ouverture devient un formidable facteur de désordre ;

3 - Le statut d’auteur

L’auteur doit faire l’objet d’une réflexion et d’une protection d’ensemble, notamment par rapport à l’essor du multimédia, afin de pouvoir rester ce qu’il est depuis toujours, la source de la création. Ceci afin de ne pas exclure les dimensions symboliques, langagières, esthétiques et religieuses par rapport aux dimensions économiques, aujourd’hui largement dominantes. C’est peut-être sur la conception de l’auteur, défini par sa dimension personnelle ou sa dimension économique, que se séparent le plus la culture européenne et la culture américaine ;

4 - L’Europe et ses marchés

L’Europe est depuis toujours un lieu d’échanges culturels et l’on oublie trop souvent que ses frontières de l’Est et du Sud ont joué - et jouent - un rôle essentiel dans son identité. C’est encore plus vrai aujourd’hui avec la fin du communisme. L’économie ne peut être le seul critère de construction de l’Europe, sinon, la culture, dans toutes ses dimensions, fera retour de manière violente, car ni un niveau de vie, ni un mode de consommation, ni même l’adhésion aux mêmes valeurs démocratiques ne suffisent à créer une dignité et une reconnaissance. L’avance économique de l’Ouest, n’est pas synonyme d’avance culturelle par rapport à ses marchés de l’Est et du Sud ;

5 - La culture, entre universalité et segmentation

Pour l’Europe qui est finalement la première démocratie de masse au monde, avec 370 millions d’habitants, la question est de préserver un certain dynamisme social et politique sans lequel il n’y a ni création ni diversité culturelle. Concrètement, comment éviter au sein de l’Europe le repli, techniquement possible, des multiples communautés sur elles-mêmes ?. Comment éviter qu’après des batailles séculaires pour faire reconnaître le droit à la différence, on arrive à une situation où ce droit, reconnu et légal, se traduirait par une légitimation des différents processus de segmentation et de fractionnement ? Le pire serait une sorte de réification démocratique de la culture, chaque communauté culturelle, sociale langagière resterait plus ou moins enfermée sur elle-même. Avec toutes les techniques de communication interactives à l’appui.

L’enjeu de l’Europe culturelle est à la fois de préserver et de valoriser ses diversités culturelles, tout en évitant les risques d’une segmentation. Il n’y a pas de création sans respect de l’hétérogénéité sociale et culturelle. Seul le projet politique permet à l’Europe de valoriser ses diversités culturelles et de les replacer dans une dynamique de dialogue avec les autres cultures. C’est dans cette double démarche que l’Europe peut être fidèle à un certain principe d’universalisme, dont elle est l’auteur depuis plusieurs siècles.


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