Dominique Wolton
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L’identité culturelle française à l’heure de la mondialisation de la communication

Intervention à l’Académie des sciences morales et politiques, 12 septembre 2000

La culture a toujours été liée à l’idée d’ouverture et de communication. Mais simultanément, il n’y a pas de création culturelle sans identité ; si bien que les relations entre identité culture et communication ne sont jamais simples. Du 18 au 20e siècle, les élites culturelles ont assuré l’ouverture et la circulation des œuvres, pendant que les États Nations renforçaient au contraire l’identité nationale.

Tout a changé depuis cinquante ans. Le modèle dominant est devenu celui de l’ouverture, surtout depuis dix ans avec la fin du communisme et la mondialisation. Les techniques de communication et le commerce facilitent cette ouverture, en même temps que l’ONU et les organisations internationales, en sont le symbole.

Le lien entre culture et communication a donc changé, rendu visible par la percée des industries culturelles mondiales. Ce mouvement s’accompagne simultanément d’une sorte de dévalorisation des identités culturelles nationales, considérées un peu comme « dépassées ». Si l’identité individuelle plaît, ainsi que la défense de l’identité des communautés, il y a une sorte de méfiance à l’égard de l’identité collective trop facilement identifiée à un nationalisme d’autrefois. Et comme simultanément les nouvelles techniques de communication permettent de créer autant de marchés culturels qu’il y a d’individus solvables, on arrive à une sorte d’émiettement de la culture.

Entre la segmentation des marchés culturels individuels et la mondialisation, les identités collectives liées aux États semblent menacées. Et les médias, en passant du « Broadcasting » au « Narrow casting », semblent avoir signé la fin de la culture de masse. Au fond, hier, il y avait les cultures nationales fortes protégées par des États et des médias nationaux. Aujourd’hui, il y a, à la fois, une mondialisation des industries culturelles et la segmentation des marchés culturels reposant sur les individus et les communautés. Le problème a donc changé. Il fallait assurer, autrefois, l’ouverture et la communication entre les cultures nationales, aujourd’hui, il faut éviter que la mondialisation ne contribue à diluer les identités collectives culturelles. Hier, la norme était l’identité collective et, l’émancipation était liée à la communication. Aujourd’hui, la communication est un fait, plus qu’une valeur, assurant à terme par les réseaux, une culture « point à point ».

Entre la mondialisation et la segmentation, il faut donc préserver la place des identités culturelles nationales, sinon elles feront un retour violent. Autrement dit, ce sont les rapports entre identité et ouverture qui ont changé en un siècle. Ce changement permet de réexaminer le rôle des médias. Hier, les médias nationaux (presse, écrit, radio, télévision) ont été à la fois un facteur d’identité culturelle nationale, et d’ouverture sur le monde. Avec les nouvelles techniques de communication, c’est le règne des médias thématiques et individualisés. C’est un progrès aux sens où les individus trouvent plus facilement ce qu’ils cherchent, mais c’est aussi un risque. Celui de laisser chacun, enfermé dans ses choix individuels, et indifférent à ce qui ne l’intéresse pas. Il ne faut donc pas opposer, dans la communication, les médias classiques nationaux de masse et les médias individualistes. Ils sont complémentaires. Et même, plus il y a de segmentation de la culture et des médias, plus il faut simultanément préserver la place des médias nationaux, facteur d’identité collective.

Au fond, il y a trois niveaux de culture. La culture individuelle, celle des communautés, celle des États Nations. Et si les nouveaux médias assurent bien la communication des deux premiers niveaux, ce sont les médias de masse qui sont les mieux adaptés à la défense de la culture collective. Le triangle culture - identité - communication, constitue donc probablement un des enjeux socio-politiques majeur du siècle à venir. D’autant que les intérêts des industries culturelles mondiales, qui n’arrêtent pas de parler des bienfaits de « l’ouverture », ne sont pas directement complémentaires de la logique universaliste qui essaye de penser le rapport entre soi et les autres.

Par rapport à cet enjeu culturel et politique, on comprend l’atout de la culture française. Celle-ci est à la fois fortement liée à une identité historique, en même temps qu’elle est depuis toujours ouverte sur le monde, et porteuse d’un certain universalisme. Cette identité forte, construite au fil des siècles et, un universalisme lié aux valeurs philosophiques, culturelles, politiques et religieuses, peuvent lui faire jouer un rôle considérable, dans l’Europe, et en faveur d’un certain modèle de mondialisation. Si la France est en tête du débat sur la diversité culturelle, la protection des libertés pour l’informatique et la recherche d’un cadre juridique pour Internet, c’est au nom d’une conception humaniste universelle des droits de l’homme, assez différentes de celle qui prévaut pour les industries culturelles mondiales...

Autrement dit, l’identité culturelle française, dans un monde de plus en plus ouvert, est aujourd’hui une chance, d’autant que ses industries culturelles essayent d’être présentes aux trois niveaux : individuels, communautaires, nationaux. Avec ses atouts la France peut contribuer à ce que cette mondialisation ne soit pas seulement celle des industries culturelles, mais soit aussi respectueuse des diversités culturelles collectives. Et c’est en défendant cette diversité culturelle que la France contribue à un certain universalisme, qui fait, depuis longtemps, partie de la spécificité de sa culture.


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