Dominique Wolton
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La communication, un enjeu scientifique et politique majeur du 21e siècle

Revue de l’année sociologique, vol 51 / 2001 n° 2, PUF

Plus de vingt années de recherches personnelles, et de responsabilités scientifiques me permettent de confirmer cette hypothèse si rarement partagée : La communication est un enjeu scientifique et politique majeur du 21e siècle. Le triomphe des techniques, en rapprochant les hommes et les sociétés, oblige en effet à un redoutable effort de connaissance car ce rapprochement, en rendant plus visible les différences culturelles, sociales et religieuses, augmente les difficultés de l’intercompréhension. La fin des distances géographiques accentue le poids des différences culturelles, donc la nécessité d’une réelle volonté pour se tolérer mutuellement. Les machines peuvent être « on line », les individus et les sociétés ne le sont jamais.

Ce renversement dans l’ordre de l’importance, entre fin des distances géographiques et croissance des distances culturelles est aussi un enjeu politique, car l’information et la communication ne sont pas seulement des processus techniques, elles sont également des valeurs fondamentales de l’émancipation individuelle et collective depuis le 18e siècle. Elles sont, par exemple, au cœur du modèle occidental actuel que j’appelle la « société individualiste de masse » et qui doit gérer simultanément deux héritages contradictoires de notre philosophie politique : la liberté du 18 siècle et l’égalité du 19 siècle. L’information et la communication sont donc à la fois des valeurs centrales de l’Occident, et l’objet d’un progrès technique, doublé d’enjeux économiques. Quel rapport subsiste t-il aujourd’hui entre les rêves d’intercompréhension et la formidable réorganisation de l’économie capitaliste sous le nom de « société de l’information » ?

1 – Théorie de la communication et théorie de la société

Par communication, il faut entendre cinq phénomènes. La communication interpersonnelle ; la communication médiatisée par les techniques classiques ou nouvelles ; la communication politique ; la communication interculturelle, mais aussi les modèles d’organisation de la société, au travers les valeurs, les symboles et les représentations. C’est-à-dire ce qui permet aux individus et aux collectivités de se représenter, d’entrer en relation les uns avec les autres, et d’agir sur le monde.

Au travers de la communication se joue en définitive le rapport au monde de chacun d’entre nous. C’est en cela qu’il n’y a pas de société, sans communication, a fortiori dans le modèle démocratique qui pose le principe de la liberté et de l’égalité de ses sujets dans leurs relations mutuelles. La communication devient donc l’horizon de toute société démocratique. Avec la nécessité de résoudre ces objectifs contradictoires : assurer la communication entre les individus libres et assumer néanmoins l’aspiration à l’égalité qui est l’horizon des sociétés démocratiques. Assurer aussi un minimum de coopération respectueuse des différences culturelles et politiques au sein de la communauté internationale au moment où les plus grandes industries du monde, les industries de la communication, voient la terre comme un seul marché.

Entre les valeurs de la communication, les techniques de la communication et l’économie de la communication, tout se mêle et s’enchevêtre. D’autant qu’entre valeur et économie les techniques semblent faire « naturellement » le lien. Du téléphone à la radio, de la télévision à Internet, elles « incarnent » le double idéal de liberté et d’égalité de l’information et de la communication. La technique semble être devenue le bras armé de l’idéal occidental, même si ces techniques sont simultanément inséparables de la croissance mondiale. Quand on parle du village global, s’agit t-il de l’idéal de communication sur le plan mondial, ou de l’infrastructure de la première industrie au monde celle de l’information et de la communication ? « La société de l’information » est-elle l’idéal d’une société démocratique à l’échelle du monde ou l’habillage idéologique de l’économie mondiale de l’information ? Autrement dit, l’omniprésence de l’information et de la communication au niveau mondial ne suffisent pas à assurer une société juste, égalitaire, et communicative. Le E-liberté est une formidable caution au E-Business, et les grands groupes de communication mondiale doivent être les premiers à vanter les mérites de la E-démocratie ou du E-training dont ils seront, par ailleurs, les grands bénéficiaires économiques. On nage en pleine confusion. L’alliance croissante entre l’idéal de la communication, la performance des techniques, et la réalité de l’économie oblige à un formidable travail de connaissance pour distinguer les enjeux, créer des connaissances.

C’est ce double statut de la communication, à la fois valeur fondamentale et instrument de la croissance économique, qui en fait un des enjeux majeurs de l’avenir. Ceci requiert un travail critique fondamental pour séparer dans ce flot de techniques, de discours, de services, d’idéologies, ce qui renvoie à l’idéal de communication et d’intercompréhension de ce qui renvoie à la réalité d’une nouvelle étape de l’histoire de l’économie, « l’économie de l’information ». L’enjeu scientifique et de connaissance est même préalable à l’enjeu politique, car les connaissances aident à faire le tri entre les discours et les promesses.

Avec quelle outil opérer ce travail de tri ? Peut-être avec le plus simple, celui qui vient de l’étymologie. La communication a deux racines. La première, lie communication et partage, compréhension et respect d’autrui. C’est l’idéal de la communication au niveau individuel ou collectif. Ce que j’appelle la dimension normative qui sert de référence aussi bien au plan de la communication intersubjectible qu’à celui des techniques, ou des sociétés. La deuxième, plus récente, et renforcée par les techniques de communication, dont la première d’entre elles l’imprimerie, insiste sur l’idée de transmission. Avec l’hypothèse, longtemps vraie, que plus il y avait d’information, plus il y avait de communication. Aujourd’hui, l’omniprésence des techniques et le volume des flux d’informations obligent, à réaliser qu’il ne suffit plus de diffuser, un grand nombre d’informations, ni même d’assurer l’interaction pour accroître la communication entre individus ou collectivités. Cette deuxième dimension, que j’appelle fonctionnelle, insiste évidemment sur les performances, sans pour autant assurer forcément une intercompréhension.

Diffuser un grand nombre d’informations, et organiser leur interaction ne signifie plus à communiquer. La communication bute sur le technicisme voire sur l’idéologie technique, qui confond performance et communication humaine et sociale. Le technicisme c’est l’idée simple, relayée par les industries de l’information et de la communication, selon laquelle plus les individus et les sociétés sont « équipés », « appareillés », plus la communication normative est assurée. Le technicisme consiste tout simplement à établir une continuité entre système technique et réalité sociale. C’est pourquoi toute réflexion théorique sur la communication passe aujourd’hui par une réflexion critique sur les techniques, non pour critiquer leur rôle, mais pour relativiser leur place. Autrement dit, socialiser la technique pour éviter de techniciser la société. Faire des humanistes internautes, et non des internautes schizophrènes. Éviter la fuite en avant dans les techniques fussent-elles interactives. Éviter les « solitudes interactives ». Cette démarche renoue d’ailleurs avec la tradition de la philosophie et de l’histoire des sciences et des techniques qui a toujours insisté sur la discontinuité entre système technique et société. Certes, les techniques influencent les sociétés, mais dans une interactivité compliquée, le rôle des modèles culturels et sociaux étant souvent au moins aussi fort. Et ce rôle des modèles culturels et sociaux est encore plus grand quand il s’agit de techniques de communication !

2 – Communication normative ou fonctionnelle : partager ou transmettre ?

L’enjeu scientifique de la communication consiste donc à la fois à distinguer dans chaque activité de communication le normatif du fonctionnel, et à socialiser les techniques pour éviter de techniciser la communication.

Socialiser, c’est voir le lien existant à chaque époque, entre un modèle social et culturel de la communication et les systèmes techniques. C’est en faisant ce travail que l’on peut situer à chaque fois les enjeux de communication par rapport aux modèles sociaux, politiques et culturels dominants. D’ailleurs à ce propos, il ne faut pas opposer la communication humaine qui serait normative et la communication technique qui serait fonctionnelle. Il ne peut y avoir autant de communication normative par l’intermédiaire de la technique, comme depuis longtemps la presse, la librairie, la radio, la télévision le prouvent ; qu’il ne peut y avoir de communication fonctionnelle dans des rapports humains directs, comme on le voit dans maintes situations sociales d’entreprises, ou de famille, ou de vie, en ville ou à la campagne.

L’opposition, fondamentale à maintenir à chaque époque, entre le normatif et le fonctionnel ne recoupe pas nécessairement l’opposition entre communication humaine et communication technique. Cela reviendrait à isoler la problématique technique, alors que l’intérêt, de mon point de vue, d’une réflexion théorique sur le statut de la communication dans la société, est de voir, depuis le 16e siècle, comment s’est noué à chaque époque un projet culturel et social, la communication et les techniques.

Les grandes techniques de communication n’ont pris leurs sens que parce qu’elles retrouvaient en écho, un projet culturel et social de la communication. Et c’est ce lien entre système technique et modèle de la communication qui fait, selon moi, l’intérêt d’une réflexion sur la communication depuis trois siècles. Toute la réflexion sur l’idéal de la communication depuis le 17e siècle, liée à la liberté de conscience, puis à la liberté individuelle, puis à la liberté politique et enfin à l’idée d’égalité s’est accompagnée d’une bataille sur le sens à donner aux systèmes techniques de communication. Autrement dit, si les techniques de communication ont joué un rôle essentiel dans la librairie, la presse et le téléphone, puis la radio et la télévision, c’est parce que, à chaque fois, elles se sont insérées dans un des chapitres de cette longue bataille culturelle et politique de la communication.

La librairie et la presse sont inséparables des modèles de la démocratie libérale, comme la radio et la télévision le sont de la démocratie de masse. L’enjeu des techniques actuelles de communication est de savoir comment elles s’inscrivent dans le double idéal, de nos sociétés contemporaines, « la société individualiste de masse » avec ses doubles références à la liberté individuelle, et à l’égalité sociale. Chacune des techniques existantes est plus ou moins appropriée à l’une des deux échelles de la communication. Et tout l’intérêt, et la difficulté d’Internet, progrès technique décisif, est de savoir s’il déplace ou non cette problématique du lien entre ces deux échelles de la communication. Pour le moment, Internet renforce plus les possibilités de communication individuelle qu’il n’apporte un changement par rapport à l’autre dimension de la communication, mieux prise en charge par la radio et la télévision, et qui est liée au modèle de la démocratie de masse, c’est-à-dire à la gestion de l’hétérogénéité sociale et culturelle.

C’est pourquoi, d’un point de vue de la théorie de la communication, je dis que le système technique d’Internet, actuellement, ne présente pas un dépassement de la problématique actuelle de la communication : relier les individus sur une base d’intérêt commun et assurer néanmoins un minimum de cohésion sociale. Car telle est bien l’espoir de notre théorie démocratique de la communication : permettre, à la fois, la communication intersubjective et la communication sociale. C’est pour cela que l’enjeu de la communication, comme je le dis souvent, est moins la gestion des ressemblances que la gestion des différences. Moins la mise en rapport d’individus et de communautés qui ont des intérêts communs que la capacité à organiser la cohabitation entre communautés et sociétés hétérogènes. Moins la performance des outils que la philosophie de la communication qui les sous-tend. Après tout ce sont les Hommes qui inventent les modèles de communication, d’abord situés dans leurs têtes avant de l’être dans des outils. Et d’ailleurs l’histoire des techniques, y compris de communication, fourmille d’outils qui n’ont finalement jamais eu de vie sociale durable, tout simplement parce qu’ils ne correspondaient pas à un enjeu social et culturel.

Rappeler la prééminence de la dimension culturelle et sociale dans la communication est fondamental, aujourd’hui où le progrès technique, considérable dans ce secteur, peut faire croire que la performance technique est à l’origine de la mutation des modèles culturels de la communication. Les techniques ont évidemment un impact réel sur les modèles culturels, comme sur l’organisation sociale de la communication, mais dans l’ordre de l’analyse elle ne sont pas premières. Ou plutôt, dans l’interaction technique, culture, société, concernant la communication, ce sont les modèles culturels qui jouent les rôles essentiels. Ce sont des utopies de la communication qui donnent leur sens aux outils, même si ceux-ci, au travers les changements qu’ils induisent, ont évidemment un impact sur les modèles culturels et sociaux de la communication.

3 – Les sciences de la communication ; entre technique et politique

L’enjeu, on l’aura compris, en matière de théorie de la communication est son lien avec une théorie politique. Ce lien est radicalement différent selon que l’on opte finalement pour une philosophie humaniste de la communication ou une philosophie technique. Tout pousse, aujourd’hui à faire prévaloir la seconde. C’est en cela que finalement les enjeux de connaissance et de politique sont liés, concernant une réflexion sur le statut de la communication dans nos sociétés. Réflexion qui depuis un peu plus d’un demi-siècle donne naissance aux sciences de la communication.

Il n’y a pas une science de la communication, puisque la communication fait appel à plusieurs disciplines. La communication est un objet de connaissance interdisciplinaire, au carrefour des disciplines traditionnelles et des savoirs récents liés à l’expansion de la communication et des techniques du même nom. Dix disciplines la structurent :

Philosophie - Anthropologie - Sociologie - Science politique – Linguistique - Droit - Economie - Histoire - Psychologie - Géographie. D’ailleurs, la preuve que ce domaine a encore du mal à être légitime se voit dans le fait que l’histoire des recherches sur la communication en France n’est pas connue, contrairement à ce qui existe dans d’autres pays. On peut néanmoins distinguer quatre étapes :

1) La première va jusqu’aux années 1960. Elle est principalement consacrée à l’étude de la presse écrite, autour de quelques centres universitaires, comme l’Institut Français de Presse à Paris, qui est le plus vieux centre de recherche universitaire sur la communication, fondé en 1938 par R. Stoetzel et le Centre de R. Escarpit à Bordeaux à la fin des années 1950. La radio ne fait, hélas, pas l’objet d’une grande curiosité théorique. La communication, pourtant constituante majeure de la modernité, est absente de cette interrogation sur la forme de société d’après-guerre, en dehors de quelques travaux sur la publicité naissante. Les études littéraires l’ignorent. La linguistique également.

2) La deuxième période, va des années 1960 à 1975. C’est le vrai début des études non pas sur la communication, qui n’intéresse pas, mais sur les médias principalement. L’absence de traditions françaises dans ces domaines pousse les universitaires à se tourner vers les pays anglo-saxons où existent des travaux de recherche. Il faut, ici, citer les noms de G. Friedman, B. Cazeneuve, E. Morin, R. Barthes, O. Burgelin et P-H. Chombart de Lauwe. G. Friedmann qui avait déjà beaucoup œuvré pour développer la sociologie industrielle, introduisit la tradition américaine des recherches sur les médias de masse. La plupart des questions d’aujourd’hui sur l’influence des médias, la société de communication, le problème du niveau culturel, la culture d’élite, la fin du livre, l’idéologie américaine, l’image..., sont déjà posées.

Mai 68 va brutalement mettre fin à ce début d’étude des médias et de la communication. Le rôle essentiel qu’a joué le CECMAS (créé en 1960), grâce à G. Friedmann, E. Morin et R. Barthes, à l’Ecole des Hautes Etudes est rétrospectivement remarquable. Même la problématique de la réception et du public, est déjà présente. En revanche, la radio, dans une quasi-indifférence intellectuelle, vit son apogée… Cette technique, simple, souple, peu onéreuse, apparaîtra, d’ailleurs, à la fin du siècle comme la grande révolution du XX ème siècle.

3) La décennie suivante (1975/1985) est finalement celle des contresens. Concernant la question lancinante de l’influence des médias, la cause semble définitivement entendue. Mai 68 étant passé par là, il n’est plus question que de domination, aliénation, idéologie dominante. L’Ecole de Francfort triomphe avec les figures emblématiques de H. Marcuse et T. Adorno. Sur le plan économique, les thèses sur l’impérialisme culturel américain confirment définitivement le fait que les médias appartiennent aux « appareils idéologiques » . Le débat, passionné, violent, empreint de mauvaise foi de part et d’autre, « autour du nouvel ordre mondial de l’information », a lieu, par l’UNESCO interposé, à partir du rapport Mac Bride (1980). L’information plus que la communication d’ailleurs, illustre depuis trente ans l’une des formes essentielles du réel déséquilibre Nord/Sud. Simultanément apparaît un autre discours, lié aux nouvelles techniques de communication. Ici tout est positif ! On attend beaucoup des promesses de la télévision par câble au Canada et aux États-Unis, qui doit permettre de corriger les dégâts de la télévision de masse. Les perspectives d’individualisation avec le câble, puis l’informatique, confirment l’ouverture d’une autre histoire de la communication. Paradoxalement, ces innovations, inséparables des logiques industrielles sont autant louées qu’est condamnée la télévision de masse. On retrouve le vieil affrontement entre l’attrait, pour la logique individuelle et la méfiance à l’égard du collectif. C’est à cette époque, sans doute, que naît l’idéologie technique liée aux services individualisés. Oubliés les intérêts, les logiques économiques, les modèles culturels, l’aliénation. Tout, devient « libre » grâce aux nouvelles techniques. On retrouve aujourd’hui, vingt ans après, avec les autoroutes de l’information, Internet, la démocratie électronique, le télé-enseignement, les mêmes arguments.

4) La quatrième période commence dans les années 1985. C’est la période de l’ouverture intellectuelle. Dans le domaine des recherches, on assiste à un certain rapprochement entre des positions opposées. Les tenants d’une approche critique de type marxiste reconnaissent progressivement que le public est plus intelligent qu’il n’y paraît, et qu’en dépit des dominations culturelles et idéologiques, les médias n’ont pas cette influence tant redoutée. Le public a appris à « jouer » avec les médias. Des travaux sur l’histoire de la presse, du téléphone, de la radio et de la télévision, confortent le changement d’attitude, au sens où ces travaux mettent en valeur l’existence, à chaque époque, d’une autonomie relative des comportements sociaux et culturels par rapport à ces techniques. On redécouvre l’importance du contexte socioculturel, symbolisé par les « cultural studies » qui insiste davantage sur l’interaction entre techniques, modèle et identités culturelles. À l’inverse, les tenants d’une approche empirique critique, auxquels les événements ont plutôt donné raison, sont obligés de reconnaître que l’extraordinaire expansion des industries de la communication obscurcit la compréhension des rapports entre communication et société.

La philosophie politique, retrouvant enfin un intérêt pour la démocratie pluraliste, découvre les concepts d’espace public et la problématique de l’argumentation, donc la question de l’intercompréhension. On réalise, enfin, qu’il n’y a pas que les messages et les tuyaux. Au-delà, il y a des individus et des sociétés qui construisent des échanges très compliqués. Bref, la communication commence tout doucement à devenir une question théorique « digne ». Les intellectuels réalisent lentement qu’il y a des récepteurs qui jouent un rôle central, et que, plus il y a de messages, plus ceux-ci filtrent et jouent un rôle actif bien éloigné de la « passivité » dont on a longtemps parlé. Très lentement, trop lentement eu égard aux enjeux politiques, la communication commence à devenir une question théorique et pratique essentielle.

4 – De deux à quatre courants de recherche

En réalité, en trente ans, le champ de la recherche s’est diversifié, passant de deux à quatre courants. Les deux premiers opposaient les empiristes-critiques aux critiques, à propos d’une analyse divergente sur la place de la communication dans la société, et sur la capacité critique des individus. Deux nouvelles approches sont apparues, l’une hypostasiant les nouvelles techniques, l’autre méfiante à l’égard des problématiques de communication, ces deux dernières trouvant un écho très favorable auprès des élites culturelles

En revanche, un mouvement d’intérêt réel est parti « de la base », c’est-à-dire des étudiants. Cette décennie 1980/1990 voit se multiplier les DEA et 3e cycles en sociologie, anthropologie, histoire, science politique, science de l’information et de la communication. La naissance de ce public académique donnera naissance, à terme, à des travaux de recherche. Une première structuration s’est faite avec la création de l’ASFIC (Association Française des Sciences de l’Information) en 1986. À l’inverse, un paramètre n’a pratiquement pas changé en trente ans : la demande sociale reste faible. Il existe une demande d’études, liée à l’expansion des industries, mais pas une demande de recherche. Enfin, après un vide d’information dans la presse, jusqu’aux années 1980 concernant la communication, on assiste au contraire depuis, à une pléthore d’informations, ainsi qu’à la création d’émissions de radio et de télévision, plus ou moins narcissiques, prenant les médias, la publicité et la communication comme objet. Il en est résulté un accroissement du niveau d’information du public. Avec même, d’ailleurs, une disproportion. Les multimédias, Internet... sont l’objet d’une exploitation incessante, sans aucune approche critique, celle-ci viendra probablement d’une extension au public étudiant.

Pour résumer cette évocation rapide d’une histoire des sciences de la communication en France on pourrait distinguer cinq facteurs.

1) D’abord, un changement radical de contexte en vingt ans.

Dans les années 1960, il n’y avait pas de milieu intellectuel travaillant sur la communication, et la France était en retard par rapport aux États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne. Trente ans après, cette communauté existe, même si elle est encore faible, nécessitant en permanence un travail interdisciplinaire, toujours difficile. Prenons l’exemple des revues. Dans les années 1960, seules Communications et Communication et langage existaient réellement et pendant trente ans, il n’y eut quasiment pas de création de revues. Or depuis les années 1990, on assiste au contraire en France, à une quasi-explosion, comme en Europe d’ailleurs, avec notamment la naissance d’Hermès, Réseaux, Quaderni, MEI, European Journal of Communication, Les Cahiers de Médiologie, etc.

2) Un intérêt croissant, mais accompagné de vraies difficultés, concernant la question de la communication

La communication n’est ni une discipline, ni une théorie, c’est un carrefour théorique. On a vu qu’elle se construit à la croisée d’une dizaine de disciplines, ce qui explique une difficulté intellectuelle certaine de conceptualisation. C’est en créant des outils théoriques, des concepts, par exemple autour de l’espace public, la communication politique, l’argumentation, l’opinion publique, la réception, les usages, l’interactionisme, la communication interculturelle… que l’on arrivera à échapper à cette « tyrannie de la communication ».

3) L’approche idéologique a changé de forme en trente ans

Les adversaires de la communication étaient hier, pour l’essentiel, des marxistes qui menaient une double lutte : idéologique contre les mécanismes de domination à l’œuvre dans la communication internationale audiovisuelle, et économique pour dénoncer le poids des industries culturelles.

Aujourd’hui le courant dominant est autre : c’est l’idéologie technicienne, celle des industries, qui vante « la société de l’information et de la communication », qui émergerait au bout des téléviseurs et des ordinateurs. Demain, « tout va changer » avec la communication interactive. Même si cela avait déjà été promis, il y a trente ans, avec l’arrivée de la télévision communautaire câblée, puis des ordinateurs, et des premiers réseaux...

4) L’explosion du marché de la communication.

La démesure est partout : 30 chaînes à domicile paraît un minimum, 50 quelque chose de raisonnable, 100 à 120, le signe du progrès... Sans parler des promesses de l’interconnexion avec les réseaux. La communication est devenue l’un des symboles les plus forts de la modernité. C’est d’ailleurs le succès de ces techniques qui explique l’ampleur de cette idéologie de la communication qui s’appuie, certes, sur les performances techniques, mais probablement autant sur la crise des trois autres grandes valeurs qui ont dominé le 20e siècle : la science ; la religion ; la politique.

5) La différence entre études et recherches.

Hier, les recherches du monde académique étaient le seul mode d’accès à la connaissance d’un secteur vital, mais ignoré. Aujourd’hui la demande de connaissance est toujours aussi faible, mais le phénomène est masqué par la surabondance d’informations existant sur les marchés, les stratégies d’acteur, les restructurations économiques, les prospectives techniques, les nouveaux services et leur expérimentation. Les études commandées par les acteurs et les pouvoirs publics suffisent.

5) Les domaines de connaissances

Du point de vue des recherches, on peut néanmoins, sur vingt ans, nommer les domaines sur lesquels des progrès ont été faits.

1) Communication et société

Communication institutionnelle ; histoire de la presse et des techniques de communication ; sciences, cultures et communication ; mémoire collective et histoire de la communication ; droit et économie de l’information et de la communication ; histoire et mémoire sociales ; le statut de l’image ; la publicité.

2) Médias et démocratie

Les discours politiques et leurs expressions ; médiation et médiatisation ; médias, crises et conflits ; évolution des systèmes audiovisuels et des institutions de régulation ; l’émergence des nouvelles techniques de communication.

3) Communication et politique

Caractéristiques et fonctionnement de l’espace public ; opinion publique et communication politique ; discours et pratiques des acteurs ; contextes d’émission et de réception des messages politiques dans l’espace public ; information et action ; les nouveaux rapports entre l’espace public et l’espace privé.

4) Stratégies de communication

La modification des espaces-temps ; construction et expression des opinions ; réception des messages et comportements des publics ; stratégies argumentatives et construction de la réalité ; co-construction, interaction et interprétations ; représentations individuelles et collectives ; communication interpersonnelle et communication à distance ; les différentes formes de communication interculturelles ; paroles, gestes, images : la diversité des modes de communication.

5) L’Europe et la communication interculturelle

Stéréotypes et représentations ; identité et communication ; médias et espaces nationaux ; internationalisation de la communication : enjeux politiques, économiques, institutionnels et culturels ; l’Union Européenne et les frontières de l’Europe du Sud et de l’Est ; les difficultés de la communication interculturelle : inégalités sociales et heurt des cultures ; le conflit entre les industries de la communication et l’enjeu de la diversité culturelle.

6) Quatre positions théoriques.

Il me semble que les positions théoriques, souvent contradictoires, qui structurent le champ de recherche, peuvent êtres regroupées en quatre positions qui résultent du croisement de deux axes. Le premier concerne le lien entre technique et valeur dans le domaine de la communication. Le second concerne le degré d’ouverture et de fermeture que l’on se fait de la société.

Concernant la communication, l’opposition est entre les travaux qui privilégient une approche technique de la communication, par rapport à ceux qui privilégient une approche en termes de valeurs.

Concernant la société, l’opposition est entre les travaux qui privilégient une vision ouverte de la société, par rapport à ceux qui insistent plutôt sur le thème du contrôle social et de la domination.

C’est finalement, d’une part, le lien entre technique et valeur dans la communication et, d’autre part, la vision plus ou moins fermée de la société, qui sont les deux axes par rapport auxquels se distribuent les travaux sur la communication. C’est donc le rapport communication-société qui est le facteur discriminant. Une vision de l’information et de la communication révèle toujours une théorie implicite, ou explicite de la société. Il n’y a pas de position « naturelle » sur la communication, aussi bien pour l’image, que la réception, la télévision, les nouvelles techniques, la communication interculturelle… Et chacune de ces visions renvoie finalement à une conception de la communication et de la société. On peut donc poser les questions suivantes à tout discours technique, académique, politique, à propos de la communication : Quels sont les présupposés ? D’où parle celui qui parle si « naturellement » de la communication ? Quelle est sa vision implicite de la société ? Comment celle-ci influence-t-elle sa conception de la communication ?

Ces quatre positions se retrouvent au-delà de la recherche, dans la presse, chez les acteurs ou les hommes politiques. En lisant des articles de presse, ou en écoutant tel acteur économique ou politique, intervenant sur le champ de la communication, on peut comprendre à laquelle de ces positions, un discours se rattache.

1) Le premier courant : les thuriféraires.

Ce courant, très optimiste sur la société comme sur les techniques, regroupe ceux qui voient dans les ruptures techniques l’émergence d’une nouvelle société, plus démocratique, plus relationnelle et interactive. Il s’agit presque, ici, d’une « croyance ». Cette posture est omniprésente dans les médias, les journaux, les travaux de prospective. Ici tout, ou presque, est « positif ». Les « résistances » des sociétés, sont identifiées à une « peur du changement », et à des archaïsmes.

La logique économique est le bras armé de cette révolution mondiale qui permettra de « redessiner » les rapports Nord/Sud. L’éducation étant un des compléments de cette révolution de la communication, elle permettra à ces pays de sauter l’étape de la société industrielle pour arriver directement dans « la société de l’information ».

2) Le deuxième courant : les critiques.

Ils dénoncent les dérives des industries de la communication au niveau mondial et l’impact général des techniques sur les rapports sociaux. Les nouveaux services ne changent rien et constituent les « camisoles de demain ». Toutefois une lutte peut être menée pour libérer les sociétés de cette emprise finalement idéologique, autant qu’économique, technique et politique. Sur le plan international, les idéologies de la société de l’information ne sont que les alibis d’une nouvelle division internationale du travail qui renforce la domination du Nord sur le Sud.

3) Le troisième courant : les empiristes-critiques.

C’est l’idée d’une marge de manœuvre dans les rapports entre communication et société qui prédomine ici. La communication est une valeur avant d’être une technique, et c’est au nom de cette référence normative qu’il est possible, au jour le jour, de soulever les contradictions entre les idéaux de la communication et la réalité des industries de la communication. L’intelligence du public est le gardien de cette dualité de la communication ; elle est le symétrique de l’intelligence du citoyen dans le modèle démocratique. Ici l’idée de réglementation est capitale, comme celui de l’analyse critique.

4) Le quatrième courant : les nihilistes

Ils manifestent une double méfiance, à propos de la société et de l’Homme. Les nihilistes, plus ou moins sceptiques selon les auteurs, partagent en revanche avec les thuriféraires, une croyance forte en la puissance des techniques, mais de manière symétrique. Pour eux, les acteurs sont par ailleurs dupes. Seule une minorité est à même, par sa culture, de dénoncer les pièges et les illusions de cette communication. La perspective est souvent élitiste.

Conclusion : les deux philosophies, politique et technique, de la communication

Développer des connaissances, donc des recherches, dans le domaine de la communication est un enjeu central pour cinq raisons :

1) La communication est probablement un des secteurs de la réalité où il y a eu le plus de bouleversements en cinquante ans. Il suffit de réfléchir « à l’avant » téléphone, radio, télévision, informatique et à la réalité d’aujourd’hui. Mais il s’agit de bouleversements qui sont produits sans l’existence d’une grande culture scientifique puisque l’information et la communication n’étaient pas, hier, un domaine légitime et valorisé. Le « retard » est donc plus du côté de la théorie et de la réflexion que de celui des techniques et de l’économie !

2) La communication devient un enjeu majeur du 21e siècle aussi important que la science, la défense, l’éducation, la santé. L’effort de production de connaissances doit donc être à la mesure de cette importance économique, sociale et culturelle. Aussi bien au plan des nations qu’à celui, essentiel demain, du respect de la diversité culturelle. Avec l’information et la communication, on touche aux infrastructures mentales des individus et des collectivités.

3) Développer des connaissances est aussi le moyen de préserver la communication comme valeur caractéristique de la culture occidentale et de la démocratie, au moment où celle-ci est saisie, et avec quel succès, par tous les intérêts. Rien ne garantit, au moment où la communication devient une industrie mondiale en pleine expansion, qu’elle restera liée aux valeurs qui la soutiennent. Elle peut même devenir un facteur de domination et d’inégalité, entre le Nord et le Sud, loin des idéaux de partage et d’émancipation qui l’ont vu naître en Occident.

4) Développer des connaissances, c’est agir dans la durée ; pour relativiser les promesses des « nouvelles » techniques ; ne pas réduire la communication à des techniques ; développer des travaux théoriques ; favoriser la naissance d’une communauté scientifique. A terme, celle-ci est un des moyens pour garder un peu de distance, à l’égard de la séduction des techniques et de la pression des acteurs.

5) Le risque demain ? La marginalisation des chercheurs et universitaires, au profit des « experts » et « conseillers » en tout genre, dont les discours seront toujours plus séduisants, car directement liés aux réalités. Dès lors que la communication devient une industrie, la logique des intérêts domine celle des valeurs. Tant qu’il n’y a pas de crise de la communication, la demande de connaissance risque de rester faible. Raison de plus pour la développer au sein de l’Université et du CNRS.

Laissera-t-on ouvert le débat, à peine ébauché, sur deux philosophies de la communication : partager ou transmettre ? La philosophie politique insiste sur l’idéal d’intercompréhension entre les hommes et les sociétés. La philosophie technique est sensible aux progrès qui permettent la transmission et l’interactivité de plus en plus rapide d’informations et de communications de toutes natures. D’un côté, la lenteur et les difficultés à se comprendre. De l’autre, la vitesse technique. Avec, au milieu, les promesses de l’économie, plus prompte à basculer du côté d’une logique technique que d’une logique humaniste.

Quel sera le rôle des connaissances ? Il faudra distinguer dans les promesses, discours, réalisations, ce qui renvoie à cette philosophie politique de la communication de ce qui renvoie à cette philosophie technique. Ces deux philosophies ne recoupent pas forcément comme je l’ai expliqué précédemment, l’opposition entre communication normative et communication fonctionnelle, ce qui montre la complexité des rapports entre communication et société. Il peut, en effet, y avoir une communication normative aussi bien dans la philosophie politique que dans la philosophie technique de la communication. A l’inverse, la dimension fonctionnelle peut se retrouver aussi bien dans l’approche politique, ou technique, de la communication. En tout cas distinguer deux visions, technique et politique de la communication, permet de mettre en perspective les enjeux liés à l’économie de la communication et aux projets sociaux culturels et éducatifs qui en sont le prolongement. Dans tous les cas, distinguer et différencier les problèmes de nature différente, n’est-ce pas finalement, ce qui caractérise l’acte de connaissance ?


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