Dominique Wolton
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« Compter les groupes, c’est instaurer le communautarisme et dresser des murs. »
DW, Les médias, qui auraient dû être des accélérateurs... ne l’ont pas été, Revue Médiamorphoses n° 17, 2006

De la société de l’information à la cohabitation culturelle

Libération, 2 mars 2003

Les événements vont vite, cet automne, autour du retour d’une réflexion critique. Ce fut d’abord Cancun (septembre), puis le FSE à Paris (novembre), et probablement le 1er sommet mondial de la « société de l’information » à Genève les 10 et 12 décembre. De quoi s’agit-il avec ce sommet ? Du statut des industries de l’information dans le cadre de la mondialisation. Depuis une quinzaine d’années, « la société de l’information » est considérée comme le complément politique de la mondialisation économique, et comme le modèle futur des sociétés. Puisque l’information est devenue centrale dans toutes les activités, et omniprésente grâce à la performance des réseaux, il faut y voir le modèle d’une nouvelle économie avec la réduction possible du fossé Nord/Sud, et l’émergence d’autres rapports sociaux et culturels, moins inégalitaires. C’est ce schéma, apparemment simple qui risque d’être contesté pour deux séries de raisons.

La première est qu’il n’y a pas d’information universelle. Celle-ci n’est pas une catégorie naturelle, mais toujours construite à des fins particulières, et même si des milliards d’informations sont traitées par les ordinateurs, elles n’ont ni la même définition, ni le même sens. Le mot recouvre des réalités radicalement différentes dans l’économie, la société, la politique, la science, la culture… L’information n’existe pas en soi ; elle est toujours liée à des valeurs, intérêts et à une représentation de la société qui varie dans le temps et dans l’espace, ainsi qu’à des rapports de pouvoirs. Elle obéit à des critères de vrai et de faux qui n’ont pas le même sens selon les aires culturelles. L’information est un des concepts les plus polysémiques qui soit. Si l’occident y voit, à la fois le symbole de la liberté individuelle, et de l’accès au monde, beaucoup de pays, et de peuples, n’y accordent pas le même sens, ni surtout la même valeur. Notre conception universelle de l’information est inséparable d’un certain occidentalisme, et conforte pour le moment la suprématie du Nord, sans pour autant que le Sud ait néanmoins toujours raison. D’ailleurs l’abondance d’informations est compatible avec toutes les inégalités.

En fait la société de l’information est une vision d’ingénieurs pour laquelle l’essentiel est la performance technique, et la communication une simple transmission d’information. Pourtant il ne suffit pas d’échanger des informations, même si elles sont infiniment plus nombreuses qu’hier, pour se comprendre. Sinon on l’aurait constaté depuis un demi-siècle, où le volume d’informations produit et échangé, a littéralement explosé sans pour autant rapprocher les hommes. La société de l’information suppose la neutralité du récepteur. Or celui-ci n’est pas plus neutre que l’information n’est universelle… En réalité le concept de « société de l’information » a été un moment l’utopie de ceux qui rêvaient de changer le monde, à partir des ordinateurs, comme d’autres auparavant avaient voulu le changer, avec la radio et la télévision. Pourquoi pas. Mais il est ensuite devenu l’idéologie des industriels, des informaticiens et des technocrates. Ce n’est pas un concept politique, mais une idéologie technique, au sens où elle donne à la technique le pouvoir de créer un modèle de société. En réalité c’est l’inverse qui s’est produit historiquement : ce sont les projets politiques et culturels qui ont donné leur sens aux révolutions techniques. On l’a vu avec la presse, puis avec les médias, qui ont respectivement contribué à l’émergence de la démocratie libérale puis de la démocratie de masse. Aujourd’hui le concept de société de l’information relève du vocabulaire technique, et non politique. Les réseaux et Internet attendent une utopie politique. Ils ne peuvent à eux seuls, la créer.

Au moins faudrait-il parler de société de la communication, pour rendre compte du véritable enjeu qui n’est pas l’information et sa transmission, mais les conditions de sa réception. Passer de l’information à la communication, c’est réintroduire la culture, entendue à la fois comme patrimoine au sens large, mais aussi, et peut être surtout, comme l’ensemble des moyens qui, de la langue, à la mémoire, aux modes de vie, de consommation, aux valeurs… permettant aux individus, de comprendre le monde dans lequel ils vivent et d’y agir. On sort alors de la technique et de ses performances pour aborder la réalité et sa diversité.

Ce qui conduit à la seconde objection radicale à l’égard de la notion de société de l’information : l’impasse sur la diversité culturelle, enjeu du 21e siècle. La société de l’information butte sur la diversité culturelle, car de toute façon il n’y a pas d’information sans culture, et plus les informations sont nombreuses, plus se pose la question de leur réception, donc de l’altérité, et de la diversité culturelle. L’abondance d’informations ne supprime pas les différences culturelles ; elle les rend visibles. Il peut y avoir mondialisation des industries culturelles, sans pour autant donner naissance à une culture mondiale. C’est même l’inverse. Après la phase de séduction normale, cette mondialisation suscitera en retour une revendication d’identité culturelle, posant directement la question de la cohabitation culturelle. Personne ne renonce à son identité culturelle. Et le besoin en est d’autant plus fort que l’on s’ouvre au monde.

C’est cela l’enjeu politique, au moins des débuts du 21e siècle : passer d’une problématique des systèmes d’information, à l’obligation de construire une cohabitation culturelle au niveau mondial. Et dans cet apprentissage de la cohabitation, chacun doit apprendre à respecter l’Autre. Le Nord à l’égard du Sud, bien sur, mais aussi le Sud face à lui-même et vis-à-vis du Nord. Sinon c’est à terme la guerre des cultures. Il suffit déjà de voir la nature des conflits, dans le monde depuis la fin de l’Est/Ouest. Face à ce nouvel enjeu politique, où des différences sont toujours plus importantes que les ressemblances, les systèmes d’information peuvent jouer un rôle. À condition de sortir d’une vision naïve et toute puissante de la technique.

La voie est étroite, mais à partir du moment où, tout le monde voit et sait tout, les identités culturelles demanderont clairement à être reconnues, et les inégalités deviendront encore moins supportables. Le défi est alors de respecter les identités culturelles, tout en évitant le repli sur soi, et sa dérive ethniciste ou communautariste. C’est pourquoi le concept de cohabitation culturelle, à construire, va bien au-delà de la culture. Il implique un projet politique qui intègre les conditions sociales nécessaires à la culture. En fait, reconnaître la diversité culturelle comme horizon politique renvoie autant à la culture qu’à la politique et au social.

Elle oblige de toute façon à sortir de soi et à organiser la relation avec ceux qui sont différents. C’est en cela que le réseau reste une problématique de même : il relie des individus et des communautés qui partagent quelque chose en commun, alors que la cohabitation culturelle reconnaît, la nécessité de gérer l’altérité. En fait la mondialisation de l’information ne conduit pas au village global, ni à la société en réseau, mais au nouveau défi de la diversité culturelle. Elle ne conduit pas à une définition commune de l’information, mais à l’obligation de gérer les diversités et l’altérité. Enjeu évidemment politique et peu technique.

En réalité, avec la mondialisation, on a ouvert la boîte de pandore. On voulait faire un marché mondial, on découvre l’obligation d’organiser la cohabitation culturelle. On voulait vaincre les distances physiques on découvre l’immensité des distances culturelles et l’obligation de les respecter pour éviter qu’elles deviennent un véritable boomerang contre la mondialisation.

Il y a trois tests radicaux, du passage de la problématique de la société de l’information à celle de la cohabitation culturelle. D’abord réglementer Internet et limiter la concentration des industries culturelles mondiales. Ensuite éviter que l’éducation devienne, ce qu’elle est en passe de devenir, le premier marché mondial d’une société réduite à la gestion des systèmes d’informations interactifs. Enfin négocier au sein de l’OMC, un statut particulier pour les industries de l’information, de la culture et de la communication. Bref, faire entrer les questions considérables d’information, culture et communication dans le champ de l’altermondialisation.

Après la première mondialisation, celle de l’ONU qui organisait la communauté internationale, la société de l’information correspondait à la deuxième mondialisation, dominée par la logique économique. La cohabitation culturelle constitue le paradigme de la troisième mondialisation, dominée par l’importance de la culture et de la société, et la politique comme principe d’arbitrage, face à la diversité du monde.

Penser la cohabitation culturelle, c’est empêcher que le rêve du village global conduise au cauchemar de l’incommunication, et de la violence culturelle. C’est échapper à la « Babélisation ». La troisième mondialisation révèle l’irréductibilité des diversités culturelles, et la nécessité d’en organiser la cohabitation pacifique pour éviter le communautarisme, et rester fidèle aux idéaux démocratiques de la communauté internationale.


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