Dominique Wolton
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« Communiquer, c’est toujours sortir de soi, et prendre le risque de l’Autre. »
DW, Racines oubliées des sciences de la communication, revue Hermès n° 48, 2007

Une télé à l’échelle mondiale

Libération, 2 juillet 2003

L’information et la communication sont des enjeux majeurs de la paix et de la guerre au 21e siècle. Pour deux raisons. D’abord parce que l’information, c’est de la culture. La manière d’appréhender les événements du monde, et d’en rendre compte renvoie directement à une vision du monde. Mais comme hier l’information était rare, et difficilement transportée, dans un monde dominé par l’Occident elle était acceptée. Du moins formellement. Aujourd’hui grâce aux techniques, aux valeurs démocratiques, à l’économie, l’information est abondante. Tout le monde, ou presque, même si les inégalités entre continents demeurent, sait et voit tout. En tous cas dans une proportion sans aucune mesure avec il y a seulement cinquante ans. Aucun événement important ne peut rester longtemps secret. Et c’est la deuxième raison. L’abondance, et la facilité d’accès, augmentent les résistances à l’information. Il ne suffit plus d’informer pour communiquer. Les millions d’individus qui reçoivent les informations ne partagent pas forcément les valeurs de ceux qui les ont fabriquées ou vendues. Les récepteurs jouent un rôle fondamental. L’information n’est plus en ligne avec la communication. La mondialisation de l’information oblige à respecter la diversité culturelle. D’autant que 80 % des flux d’informations sont Nord/Sud.

On l’a vu lors de la guerre d’Irak où la presse américaine, déjà devenue fortement nationaliste depuis le 11 septembre, n’a cessé de relayer au plan mondial la position américaine. Heureusement il y eut un début de pluralisme, avec à côté du pôle d’information anglo-saxon, les autres médias occidentaux et pour la première fois trois chaînes arabes. Pour l’information, la vérité n’est pas plus au Sud qu’au Nord à l’Est ou à l’Ouest. Et le Nord, dominant, doit apprendre à la fois à respecter d’autres visions du monde, et à défendre ses propres valeurs. Si l’information est acceptée, elle est un facteur de communication et de cohabitation culturelle. Dans le cas contraire, elle alimente les rancœurs, et elle est considérée comme un impérialisme culturel et politique. D’où l’importance de multiplier les chaînes d’information, et de diversifier les points de vue. Le monde ouvert de demain sera de toute façon beaucoup plus difficile à gérer que celui, fermé, d’hier.

L’appel de Jacques Chirac à créer une chaîne d’information mondiale est de ce point de vue une excellente idée. En attendant que d’autres projets émergent pour l’Amérique Latine, l’Asie, l’Afrique… En réalité si le monde est physiquement devenu tout petit, il est immense du point de vue de la diversité culturelle. Et c’est pour la culture, au sens large, c’est-à-dire les langues, le patrimoine, la liberté, la religion, le système politique… que les hommes , depuis toujours font la paix et la guerre. En un mot, la diversité culturelle, devenue très visible, devient un enjeu politique fondamental, aussi fort que les inégalités Nord/Sud, l’environnement, la santé, ou l’éducation. Pour la France, détentrice d’un certain universalisme, il y a trois points d’ancrage pour une chaîne d’information. En sachant qu’il existe le choix, entre une chaîne généraliste, à fort contenu d’information, et une chaîne d’information, au sens large, avec des magazines et des documentaires.

1 - Euronews. Parce que l’Europe est depuis un demi-siècle, au-delà de toutes les différences historiques, linguistiques, religieuses, culturelles, le plus grand projet démocratique et pacifique de cohabitation culturelle au monde. Contrairement à ce qui a été dit l’Europe n’est pas sortie de l’Histoire, elle est aux avant postes des enjeux de ce siècle liés à l’apprentissage de l’altérité. Mais Euronews n’a jamais été valorisée ni dotée de moyens pour se développer. Pourtant l’information quotidienne permet à plus de 450 millions d’essayer de mieux se comprendre, et de dialoguer avec le reste du monde. Euronews est une belle réussite, et un des acteurs fondamentaux de cette liberté d’information à construire au niveau mondial. Les décrochages linguistiques et culturels permettent à chaque pays, de découvrir simultanément la diversité européenne et les identités culturelles et linguistiques.

2 - La chaîne francophone multilatérale. C’est une expérience unique. La langue est à la fois la première exigence de l’identité, et la condition de la diversité culturelle. On parle français sur tous les continents, et en même temps les visions du monde y sont très différentes. Quelle richesse que de pouvoir rendre compte de cette diversité, et en même temps de renforcer les liens culturels et historiques. Personne n’oublie l’Histoire, mais elle est aujourd’hui un atout pour apprivoiser la mondialisation. C’est aussi un facteur de solidarité Nord/Sud et une légitimation de tous les peuples et cultures auxquels la France doit beaucoup. Que serait le français et la France, sans la Francophonie ? . Leur participation serait à la fois un hommage à l’universalisme et un moyen de comprendre, au jour le jour, comme le contenu et la forme de l’information n’a pas le même sens selon l’endroit où l’on vit. La francophonie, c’est les racines mondiales de la France, au-delà de l’Europe. En attendant que d’autres projets existent pour la lusophonie, l’hispanophonie…Les aires linguistiques sont des passeurs indispensables entre les civilisations.

3 – Une chaîne d’information française. Là aussi il faut de l’ambition, et valoriser les expériences. Pourquoi pas un système public-privé qui est la première forme de la cohabitation ? En tout cas tenir compte de l’expérience des opérateurs internationaux existants : TV5, CFI, RFI, RFO, l’AFP, France TV, TF1 avec LCI, CANAL + avec ITV… Sortir des sentiers battus ; et prévoir des décrochages dans d’autres langues pour élargir la diffusion et la réception. Il faut de l’audace si l’on veut que le concept flou de « société de l’information » veuille dire autre chose finalement que la promotion des tuyaux, des industries culturelles mondiales et des marchés. Et si l’information et la communication sont depuis toujours des marchandises, elles sont, d’abord, une valeur.

Depuis plus de trente ans, les hommes sont fascinés par les tuyaux du « village global », sans réaliser qu’il ne suffit pas de beaucoup d’informations pour qu’ils se comprennent mieux. Hier on pouvait l’espérer, aujourd’hui on sait qu’il n’en est rien. Il faut, en plus, un immense effort de tolérance et de compréhension mutuelle. Pour que l’information reste un facteur d’émancipation, au-delà de sa dimension marchande, il faut donc donner un autre contenu au slogan de la « société de l’information », introduire des règles et du contenu. Pas de communauté internationale demain sans démocratisation radicale des systèmes d’information et de communication Sans une réflexion sur les conditions d’un nouvel universalisme à l’heure de la mondialisation. Sans apprendre à conjuguer universalisme et diversité culturelle. Ces projets sont moins onéreux et difficiles techniquement que d’autres projets pharaoniques, où liés aux technologies de mort qui ceinturent le monde. La mondialisation de l’information pose directement la question du respect des autres cultures. Elle est la pointe visible des autres batailles à venir concernant, les bases de données et plus généralement les industries culturelles, avec le livre, le cinéma, le théâtre, les médias, la musique, le spectacle vivant... L’enjeu de ces batailles ? Permettre aux hommes de vivre un peu mieux dans le monde, de le comprendre, d’y agir pacifiquement. De ce point de vue, l’information, la culture et la communication sont les enjeux fondamentaux du champ politique mondial d’aujourd’hui. Hier on pensait que la culture, dont l’information est la première condition, était un facteur de développement moins important que l’eau, l’éducation, la santé. Aujourd’hui, dans un monde où tout le monde voit tout et sait tout, il n’y a plus de priorité. Tout a la même importance. Et plus les peuples et les opinions publiques voient les inégalités mondiales, plus il faut leur donner aussi les moyens de leur dignité. Sinon l’information devient le terrible boomerang de la mondialisation.

Finalement, le monde n’est pas un village global, sauf sur le plan technique. Il est encore moins un marché unique. Il est d’abord une Communauté où il faut apprendre à penser, organiser et respecter la cohabitation culturelle.

Pour revenir aux trois projets de chaînes d’information mondiale, il ne faudrait pas choisir entre les trois projets. Mais faire les trois. Utopique ? Pas plus que de vouloir essayer de faire régner un peu de paix et de coopération sur terre. La mondialisation, pour devenir autre chose qu’un immense super marché, mérite bien cela.


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