Dominique Wolton
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L’Europe en rupture de communication avec les peuples

Le Figaro, 4 août 2004

Près de huit semaines après un scrutin européen marqué par le taux élevé d’abstention des Vingt-Cinq, on peut s’interroger sur les raisons profondes de ce qui apparaît comme une fracture entre les peuples européens et leurs élites dirigeantes. Pour comprendre l’abstention du 13 juin, il faut bien admettre que différents événements renvoyant au « temps long » des peuples ont donné un fort coup d’accélérateur à la construction et à l’élargissement de l’Europe.

Ébranlés par le calendrier à marche forcée de la construction européenne, les peuples ont ainsi pu donner l’impression, lors de cette élection, d’avancer à reculons. D’où les réprimandes, sévères, presque scolaires, que leur ont adressées des dirigeants insensibles à la valeur historique de deux bouleversements qui se sont déroulés presque simultanément et qui sont bien plus importants qu’une élection. C’est d’abord le formidable pari et le prestige de l’élargissement à 25 de l’Union. Ce sont ensuite les cérémonies émouvantes du 60e anniversaire du Débarquement, le 6 juin dernier, lors desquelles les Allemands, ennemis d’avant-hier, et les Russes, ennemis d’hier, étaient directement associés : ces événements attestent une fantastique capacité à tourner la page, à relancer l’Histoire et à manifester une grande audace. C’est là où le vrai vote a eu lieu, beaucoup plus décisif que les élections d’un nouveau Parlement qui, elles, sont régulières. Pour la première fois de leur histoire commune, on a demandé aux peuples européens de saluer comme des amis et de consacrer comme des alliés les deux ennemis implacables d’hier – Allemagne et Russie. C’est une révolution mentale considérable.

Comment, sur fond d’un tel contexte, a-t-on pu fustiger des peuples faisant le pari de l’élargissement et d’une poursuite de la construction européenne d’avoir boudé les urnes ? N’est-ce pas commettre une erreur intellectuelle que d’accuser ces abstentionnistes de « repli passéiste » ou de « dérive populiste » ? Les peuples qui ont eu les plus forts taux d’abstention le 13 juin – je pense aux Polonais et aux Slovaques notamment – sont également ceux qui adhèrent avec vigueur à la construction européenne, tout en s’inquiétant, évidemment, de l’incroyable fuite en avant qui l’accompagne. On les comprend, à l’Est comme à l’Ouest. On peut faire ce pari tout en étant légitimement inquiet sur la forme politique et culturelle de l’Europe et sur la place qu’y occuperont les identités nationales. Il faut se garder des anathèmes et des leçons de démocratie et arrêter d’utiliser un vocabulaire déjà dépassé depuis Maastricht, opposant « fédéralistes » et « souverainistes », ou « europtimistes » et « eurosceptiques ». De tels mots, en fait, ne veulent plus rien dire : il y a certes plusieurs conceptions de l’Europe, mais qui détient le thermomètre pour désigner les « bons Européens » ?

Pendant trente ans, être fédéraliste était le « must ». A 25, et demain à plus, « fédéraliste » n’a plus aucun sens. A réalité historique nouvelle, concepts, vocabulaire et enjeux nouveaux. La réalité va plus vite que les cadres mentaux pour la penser. Dans Naissance de l’Europe démocratique, j’avais déjà – dès 1993 – dit qu’on ne pouvait pas penser l’Europe démocratique depuis Maastricht au moyen des mêmes concepts technocratiques. Treize ans après, c’est malheureusement encore la même dichotomie entre le « bon Européen » et le « mauvais Européen » qui prévaut. Avec le suffrage universel, a fortiori avec l’élargissement à 25, plusieurs conceptions de l’Europe, aussi légitimes les unes que les autres, et sans hiérarchie entre elles, cohabitent désormais.

L’honnêteté intellectuelle oblige à renoncer à des catégories mentales, pensées dans l’appareil institutionnel européen d’hier, pour départager « bons » et « mauvais » élèves de l’Europe, et clouer au poteau les « cancres » de l’Union à 25. Le silence, le retrait des peuples lors du dernier scrutin européen, sont peut-être le signe qu’ils sont en fait en avance sur des élites dirigeantes européennes s’obstinant à raisonner au moyen de catégories obsolètes. D’autant que, pour être honnête, les arguments avancés dans les différents pays par les hommes politiques pour ces élections n’étaient pas extraordinairement mobilisateurs. Les peuples ne se sont pas trompés. Les hommes politiques sont, comme eux, à la recherche d’une nouvelle ambition, d’une nouvelle philosophie politique. Alors, pourquoi être tolérant à l’égard des premiers et si moralistes à l’égard des seconds ?

Dans un système de communication, quand il y a rupture de la chaîne de transmission, on ne peut se contenter de blâmer les récepteurs. Les émetteurs – en l’occurrence : les technocrates, les élites, les responsables politiques et les journalistes – doivent aussi se remettre en question, parce que leur discours n’a pas permis aux peuples européens de « métaboliser » les bouleversements historiques auxquels leur oeuvre commune est en butte, ni de voir se dégager de réelles perspectives d’avenir.

Une certaine élite se retrouve prise de court intellectuellement. Plutôt que d’afficher une quelconque modestie et de reconnaître la difficulté de l’invention politique de l’Europe, qui est une première dans l’histoire du monde, elle se rabat sur le seul horizon de la Constitution. Certes, la Constitution a un rôle politique et symbolique fondamental, mais les peuples savent désormais parfaitement que cela ne suffira pas à faire naître l’Europe politique, car celle-ci est autre chose à inventer. L’Europe démocratique à 350 millions d’électeurs ne dépend pas d’abord d’une Constitution. On ne refait pas en plus grand, et plus tard, la même chose, et avec les mêmes institutions, que celle de l’État nation. L’Europe politique est quelque chose de radicalement nouveau à inventer – et là personne n’est en avance ou en retard !

Dans le même ordre d’idées, des concepts habituels comme le « danger populiste » sont inadaptés. Nous ne sommes plus dans le contexte des années trente. Ce qu’on appelle « vote populiste » devrait constituer une incitation à réfléchir. En Europe vivent de vieux peuples intelligents, informés, cultivés, et réutiliser sans inventaire le concept de populisme, lui-même ambigu et contradictoire, ou cataloguer des comportements des peuples du simple fait qu’on ne les comprend pas, risque d’être plus dangereux qu’utile. Confondre « populiste » et « anti-européen » est également inadapté. La différence sera nette le jour où il y aura réellement des mouvements anti-européens.

En réalité, le temps long de l’Histoire et des peuples va paradoxalement en ce moment plus vite que le temps politique et celui des médias. Au lieu de dénoncer les peuples inciviques lors des scrutins européens, on ferait mieux de réfléchir à ce décalage. Parier un peu plus sur l’intelligence des peuples. Entendre parfois une autocritique des élites rarement prises en défaut. Féliciter le pari des Européens de l’Ouest qui, en quarante ans, sont passés de 6 à 15 ! Saluer aussi l’inventivité et le courage historiques des peuples de l’Europe de l’Est qui ont abattu le rideau de fer et exprimé la volonté de rejoindre si vite l’autre Europe, qui les avait, au fond, considérés avec un bien faible intérêt pendant un demi-siècle. De toute façon, à 25, à 28 ou à 30, il faudra bien admettre un jour l’importance et l’intelligence des peuples, surtout à un moment de l’Histoire où l’Europe peut devenir la première démocratie du monde.


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