Dominique Wolton
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Droit à l’image : pour une convention internationale

Libération, 4 juin 2004

Depuis le 28 avril 2004, les photos et les vidéos des tortures exercées par les soldats américains sur les prisonniers irakiens tournent inlassablement autour du monde. En attendant d’autres révélations. Effet politique mondial catastrophique : les forces du bien font la même chose que les forces du mal. Sans parler de ces autres images, aussi épouvantables, de l’armée israélienne en Palestine et à Gaza. Il y aura de plus en plus d’images légales et illégales, volées ou non, truquées ou non, sur un marché de l’information de plus en plus compliqué et parfois douteux. Personne ne peut plus rien contrôler. Sauf à instaurer une impossible et illusoire censure mondiale.

La rupture ? Aujourd’hui tout le monde voit tout et sait tout. Plus rien ne peut rester longtemps secret. C’est un immense progrès, à condition qu’il y ait par ailleurs un cadre et une régulation, car rien ne dit que la vérité et l’information sortiront victorieuses de cette révolution où les lobbys sont aussi nombreux que les forces démocratiques. Les situations de guerre et de terrorisme font un effet de loupe sur cet enjeu imprévu, il y a 30 ans : que faire quand tout peut être, montré, détourné, remonté ? Comment se repérer dans ce tohu-bohu d’images et d’informations aux finalités si contradictoires ?

Le risque ? Le discrédit de l’information et finalement le refus des publics. Hier l’information était rare, et si elle n’était pas toujours vraie, elle était vérifiable. Aujourd’hui elle est surabondante, avec un mélange constant de vérité, de pressions économique et politique, de rumeurs et de lobbying. Et de moins en moins vérifiée du fait de l’abondance, de la vitesse, de la concurrence. Qui par exemple contrôle la véracité de l’information sur Internet, à la fois fantastique progrès technique et formidable magasin à rumeurs mondiales ? Plus que jamais l’information est enjeu de pouvoirs sans être forcément synonyme de vérité. D’autant que plus y a d’information, plus il y a de rumeurs et de secrets. Et plus le déséquilibre d’information Nord/Sud s’accroît. Le Sud accepte de moins en moins cet unilatéralisme, et demandera bientôt, à juste titre, une réciprocité et un rééquilibrage. Le Nord y est-il prêt ?

La mondialisation de l’information pose donc trois problèmes. Une régulation. Le rééquilibrage des flux d’information Nord/Sud et Est/Ouest. Une attention plus grande à la diversité culturelle.

La solution ? Réglementer pour sauver la liberté de l’information. Écrire et signer une convention internationale sur l’image et l’information dans le cadre de l’ONU. Comme cela s’est fait finalement, en 1949 pour le statut de prisonnier de guerre, où il y avait déjà, dans un contexte technique très différent, une référence au droit à l’image. Pas une charte de déontologie, mais une convention qui engage les États, les hommes politiques, les groupes de communication, les médias, les agences, les journalistes. De l’écrit à la photo, de l’image à la donnée numérique, de la presse à la radio, de la télévision à Internet. Quels que soient les messages. Quels que soient les supports. Pas de mondialisation de l’information, sans un cadre international pour penser cette gigantesque rupture des rapports entre événement - information - représentation - communication - connaissance - action. Bien sur cette convention peut être trahie, comme la démocratie l’est quotidiennement, mais au moins le cadre de référence existera, par rapport auquel se situer pour négocier, s’opposer, arbitrer.

L’enjeu ? Garder le lien qui existe depuis le 18e siècle entre information - liberté et démocratie. Légitimer les journalistes comme professionnels de l’information. Garantir le pluralisme démocratique et une déontologie de la presse et des systèmes d’information. D’autant que n’importe qui peut être émetteur. Conserver la confiance des publics à la fois informés, critiques, voyeurs, saturés d’information en « direct » 24h/24 et cernés d’innombrables commentaires.

Utopique ? Pas plus que de vouloir donner un peu de sens à une mondialisation souvent synonyme de loi de la jungle. Respecter un peu plus les chartes des Droits de l’Homme que la plupart des États ont d’ailleurs signé… Après tout on essaye bien de réguler le commerce. Alors pourquoi pas l’information et la communication ? Pour le commerce, on négocie. Pour les valeurs et les cultures, liées directement à l’information et la communication, les hommes ne négocient pas. Ils se battent. On le voit très bien depuis 1989 et la fin du communisme. Tout faire pour éviter que cette « transparence » technique, au lieu de rapprocher les points de vue, soit un accélérateur de conflits et un terrible boomerang pour ceux qui croyaient que l’abondance d’information rapprocherait les points de vue.

Liberticide ? C’est le contraire. Depuis toujours la loi protège la liberté. Sauf évidemment en cas de dictature. Aujourd’hui les traditions, coutumes et législation ne suffisent plus pour réguler ce far west qu’est devenu le marché mondial de l’information. Le sommet mondial sur la société de l’information (Genève décembre 2003) a cherché un contenu à ce concept ambigu qui pour l’instant est plus adapté à la déréglementation mondiale de l’économie de l’information qu’à une véritable orientation démocratique. En voilà un objectif : lui donner un contenu démocratique, et pas seulement technique et économique. Et comprendre aussi, qu’avec la mondialisation il y a pas d’information sans communication. C’est à dire sans prise en compte des récepteurs. Plus il y a d’échange d’information, plus les conditions de la réception, et donc de la communication sont essentielles. C’est cela la deuxième grande rupture. Il ne suffit plus d’informer pour communiquer. Transmettre et recevoir des informations va très vite. Se comprendre va très lentement. Faute de ce temps long de la communication la « révolution de l’information », peut être un facteur de guerre supplémentaire. Le village global transmet mondialement n’importe quelle information mais ne garantit en soi, ni la vérité, ni la compréhension. L’intolérance, la guerre et la manipulation sont autant au bout des réseaux et des images que la vérité, l’information et la démocratie. Seules les règles peuvent contribuer à établir des distinctions.

Les bénéficiaires ? D’abord les journalistes. Plus il y a d’information de tout genre, plus leur rôle pour filtrer, hiérarchiser, valider est fondamental. Leur travail conditionne la confiance accordée par les citoyens accordent à l’information. Confiance dont dépend toujours la légitimité des journalistes. Adossés, à cette convention, ceux-ci pourront mieux négocier avec les autorités et s’adresser au public, notamment pour lui expliquer qu’il faut parfois, informer sans images. Difficile dans un moment où, avec la culture audiovisuelle, on ne croit que ce que l’on voit. Et où la concurrence sur les images est impitoyable. Les bénéficiaires sont ensuite les récepteurs. Vous, moi, ces milliards d’individus qui croient à l’information, mais à condition de disposer des points de repère. Cela veut dire aussi plus de respect à l’égard de la diversité culturelle des récepteurs. L’information n’a pas le même sens, ni la même valeur d’un bout à l’autre de la terre. Et la liberté de l’information, avec la mondialisation, devra conjuguer inévitablement référence à l’universel et respect de la diversité culturelle.

Cette convention internationale, avec ses deux impératifs, rééquilibrage des flux de l’information Nord/Sud, Est/Ouest et respect de la diversité culturelle signifie l’entrée de l’information et de la communication, comme enjeu politique majeur de ce siècle. Deux autres réformes s’imposent. Une réglementation d’Internet, si l’on veut que ce réseau mondial n’accentue pas les inégalités, les incompréhensions et les perversions. Une limitation à la concentration mondiale des industries de la communication, qui n’ont de communication que de nom, en réunissant dans une pure logique financière les activités différentes, de la radio, de la presse, du cinéma, de la télévision, de l’édition, de l’électronique…

Trois réformes indispensables pour un monde devenu tout petit et dangereux où les relations, entre information, culture, communication constituent un triangle explosif. Laisser ce triangle aux seules lois de la technique et de l’économie en accentue les dangers. Y introduire la problématique politique de l’intérêt général signifie au moins la reconnaissance de l’importance de ces questions pour la paix et la guerre au 21e siècle. Il faudra d’ailleurs aller plus loin. Si l’on veut que la mondialisation ait un sens, il lui faut trois piliers. Économique, on ne parle que de cela. Politique, on en parle un peu. Culturel, avec le respect de la diversité culturelle, on en parle presque pas. L’information et la communication sont à l’avant garde de ce troisième pilier, cette « autre mondialisation », à construire.


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