Dominique Wolton
image 2
« Compter les groupes, c’est instaurer le communautarisme et dresser des murs. »
DW, Les médias, qui auraient dû être des accélérateurs... ne l’ont pas été, Revue Médiamorphoses n° 17, 2006

La laïcité, un droit à effet boomerang

Libération, 4 mars 2004

Pourquoi un débat qui devait montrer le caractère ouvert, démocratique, tolérant intégrateur de la laïcité suscite-t-il un tel sentiment d’incompréhension, en France et dans nombre d’autres pays ? Pourquoi avec les meilleurs intentions du monde, arrive-t-on à l’inverse du but recherché ? La laïcité, symbole de la liberté et de l’intégration, identifiée à l’intolérance et à l’interdiction ? La France terre d’asile devenant terre d’exclusion ? Et ce, malgré le vote, fait extrêmement rare, d’une loi par la droite et la gauche confondues. Et ce aussi malgré un siècle où le modèle laïc et républicain - les deux ne sont synonymes - ont favorisé la cohabitation des religions, des communautés et une certaine intégration. Pourquoi un tel effet boomerang ? Parce que le contexte de la laïcité a considérablement changé en un siècle.

Hier, il s’agissait d’une laïcité d’interdiction et d’une intégration par autorité. Aujourd’hui il faut une laïcité d’adhésion et une intégration par coopération. L’objectif est le même, les méthodes radicalement différentes. Nous vivons en effet dans des sociétés ouvertes où la communication perturbe tout. Non seulement les messages circulent vite, mais surtout ils sont de plus en plus contestés. Le récepteur n’est plus en ligne avec l’émetteur. L’autre est devenu un égal, un partenaire. Il existe avec le droit à l’opposition. Il faut donc convaincre et pas seulement interdire. En matière de culture et de religion, l’autorité et la loi ne suffisent plus. Laissons de côté l’argument selon lequel il fallait agir contre un complot islamiste lié au terrorisme international, et visant à déstabiliser la République. Celle-ci en a vu d’autres, et c’est prêter au terrorisme une toute puissance culturelle discutable. Non, le plus intéressant est le fossé d’incompréhension entre le rappel du bien-fondé de la laïcité - la séparation du religieux et du politique - et ceux qui doivent en être les bénéficiaires. Incompréhension d’autant plus inattendue que depuis vingt ans les événements internationaux montrent combien, de nouveau, les liens trop étroits, entre religion et politique peuvent devenir dangereux.

Les trois effets boomerang ? Interdire, est perçu comme le contraire de la liberté individuelle qui est un des acquis de la démocratie et de la laïcité. Pourquoi refuser cette liberté religieuse dans un des rares pays qui la reconnaît ? Pour certains, revendiquer une identité religieuse publiquement n’est pas un acte de soumission, mais de liberté. Exclure, c’est aussi nier l’importance des identités culturelles collectives qui surgissent depuis une génération, comme nouvel enjeu, entre le social et le politique. Les communautés ne veulent plus abandonner leurs racines, y compris pour les jeunes, issus de la troisième génération. Preuve là aussi que le besoin de mémoire, culture, religion, est insubmersible. Toutes les valeurs de la modernité ; liberté, individualisme ; consommation … valorisées depuis deux générations, comme moteur de l’intégration sont insuffisantes. Les individus restent avant tout des êtres métaphysiques. Plus il y aura de modernité, de mondialisation, plus les communautés - et cela n’a rien à voir avec le communautarisme trop facilement utilisé comme bouc émissaire - revendiqueront les identités, langues, cultures, religions, traditions… Après tout cela constituait déjà les références de la charte de l’ONU en 1948. Mais personne ne les avait lues, et cela était exprimé dans un langage occidental. Aujourd’hui la revendication devient mondiale. Donc plus compliquée. Et l’occident n’a plus le monopole de la définition de la culture, même si, à juste titre, celui-ci défend l’existence d’un lien fort entre culture et démocratie.

Enfin c’est méconnaître les conséquences de la mondialisation de l’information. Aujourd’hui tout le monde voit tout et sait tout. Les arguments du débat franco-français répercutés dans le monde, notamment arabo-musulman avec lesquels les liens sont forts, affectifs, mais tourmentés, n’ont pas toujours été compris et acceptés. L’universalité de la laïcité à « la Française » rencontre de plein fouet l’altérité culturelle et l’incompréhension. La France, terre d’asile des droits de l’homme, de la liberté deviendrait-elle presque islamophobe ? Au point de rompre avec une veille tradition et de détricoter la confiance acquise lors de la guerre d’Irak il y a un an ?

Paradoxalement la France n’a même pas mobilisé sa propre expérience de l’islam. Pas un mot sur Mayotte, pourtant terre de France et d’Islam. Ni sur la Réunion, autre terre de dialogue des cultures et des religions. Ni rien d’ailleurs sur l’ensemble des Outremers et sur la coopération. Ni sur les liens privilégiés, avec le Maghreb. Et encore moins sur les liens avec la Francophonie ou de multiples situations de cohabitation culturelle et religieuse existent, et auraient été autant de pistes de réflexion pour redéfinir la laïcité. La France repliée sur l’hexagone, oubliant ses racines mondiales, est redevenue étrangement « blanche », répétant le débat de 1905 dans un monde où tout a changé.

C’est cela les trois boomerangs. La revendication de la liberté dans un des rares pays où elle est possible. L’affirmation des identités culturelles collectives. Les conséquences de la mondialisation de l’information. Que faire ? Rappeler bien sûr que pour la laïcité, comme pour la démocratie, il n’y a pas de droits sans devoirs. La laïcité est autre chose que la liberté individuelle. Important à rappeler à une époque où chacun réclame ses droits et oublie ses devoirs. Mais cette difficulté à admettre ses devoirs, dépasse largement les questions de religion… Il faut aussi rappeler sans cesse que la tolérance et l’intégration ont des causes sociales précises. Assurer la dignité et l’égalité dans le travail, l’école, la santé, le logement, le cadre de vie est au moins aussi important que les droits et devoirs politiques et culturels. Revaloriser enfin l’école que certains ont trop voulu réduite à l’apprentissage de la modernité. Elle est le lieu privilégié de la socialisation, du respect d’autrui, de l’apprentissage de l’histoire, de l’égalité entre les sexes, du dialogue et de l’intégration. Ne pas oublier non plus que la République, a hélas maintes fois depuis 1905, trahi ses idéaux et les populations, qui l’ont servie et souvent sont mortes pour elle. Avant de crier au complot et à la trahison, comment peut-on oublier ces dérapages : de la colonisation à la décolonisation, de l’immigration à l’Outre-mer et à la Francophonie ? Les exemples sont nombreux d’un système de valeurs, d’intégration, de laïcité à plusieurs vitesses. Soucieuse à juste titre de faire respecter aujourd’hui ses choix, la République devrait donc se souvenir de la manière dont furent traitées les autres cultures, sociétés et populations. Il n’y a pas à rester prisonnier du passé. À condition d’en sortir. Le pire serait d’ailleurs de croire que la loi clôt ce débat sur la laïcité et la cohabitation culturelle au sein des États-Nations. Celui-ci commence à peine. Et pas seulement en France, car partout en Europe la question des rapports entre culture et religion, laïcité et intégration, société et politique se pose, mobilisant les hommes politiques, l’école, les municipalités, les entreprises... Le pire serait qu’une coupure s’établisse, la aussi, entre les élites, et le reste de la société.

L‘enjeu ? L’obligation pour nos sociétés, devenues largement multiculturelles de ne plus gérer, comme hier, les rapports entre société, culture et politique sur un mode hiérarchique et autoritaire. Les valeurs doivent être défendues, bien sûr, mais à condition de respecter l’Autre et d’entreprendre un considérable effort de pédagogie. Éviter en tout cas que les valeurs occidentales, pensées souvent comme universelles, ne soient réduites, par les adversaires de la démocratie, à un simple occidentalisme, et de fait rejetées. Comment ? En apprenant à faire cohabiter universalité et diversité culturelle. Et en expliquant mieux pourquoi, dans un monde où ressurgissent les théocraties, les valeurs de la laïcité restent un immense idéal démocratique.


Suivant → ← Précédent
Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0