Dominique Wolton
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Internet et démocratie

La Croix, 20 février 2004

Avec sa double origine militaire et scientifique, Internet évoque son ambiguïté fondamentale. Pour les militaires Internet était un réseau utile à la défense, à la guerre et inévitablement à la puissance et à la politique. Pour les scientifiques au contraire qui cherchaient un moyen de faire circuler plus facilement et librement des connaissances on était plus proche d’un modèle de partage, proche de la démocratie. Aujourd’hui encore l’ambiguïté subsiste. Beaucoup de scientifiques sont à l’origine de l’Internet démocratique, en souhaitant développer au niveau mondial un réseau qui échappe aux États, comme une sorte de communication libre et anarchique. À la fois contre les dictatures mais aussi au sein des États démocratiques. Cette subversion démocratique a pour objectif de dénoncer les racismes, le complexe militaro-industriel, la mondialisation économique, les atteintes à l’environnement… Les ONG « non officielles » se rattachent volontiers à ce mouvement, ainsi que différents mouvements altermondialistes qui ont trouvé dans Internet à la fois un système de transmission à l’échelle des enjeux de la planète et une caisse de résonance de leurs arguments. Cette approche radicale a l’avantage considérable de subvertir la langue de bois démocratique internationale, de faire connaître des combats et des causes politiques ou culturelles qui échappent au circuit « normal et officiel » de l’information mondiale. Après tout pourquoi parler sans cesse des bienfaits, pourtant bien discutables, de la mondialisation économique et disqualifier les recherches de solidarité et d’émergence d’une communication à l’échelle mondiale ?

Mais l’usage même d’Internet pose des problèmes qui obligent à un contrôle démocratique : spéculation, sexe, cybercriminalité, augmentent proportionnellement au nombre d’internautes, et si l’outil peut être l’allié de tous les combats d’émancipation, il peut aussi être l’allié de tous les terrorismes. Un système d’information interactif à l’échelle du monde ne suffit pas à garantir la démocratie. Et la traçabilité, au-delà de tous les virus et bugs, pose de redoutables problèmes aux libertés personnelles et publiques. En réalité, la performance du système ne garantit pas son efficacité dans le combat pour plus de démocratie au plan mondial. Comme toujours dans l’histoire des techniques de communication, il faut les orienter si l’on veut qu’elles restent fidèles aux promesses d’émancipation que leur naissance permet. Ce fut vrai pour le livre, la radio, le téléphone, la télévision, l’ordinateur. Garantir Internet comme outil pour la démocratie oblige à le faire entrer dans un ensemble de règles démocratiques pour la régulation, la protection des informations et des utilisateurs. Ici comme ailleurs la loi ne tue pas la liberté de communication, elle la garantit. Il faut non seulement légiférer au plan mondial et national, mais il faut aussi développer une culture critique des usages. Les tuyaux ne garantissent pas en soi la démocratie. Et si les principaux industriels des systèmes d’information au plan mondial sont à ce point favorable à la mondialisation d’Internet, ce n’est certainement pas pour les mêmes raisons que les militants de la démocratie…

Pour faire d’Internet un outil durable de la démocratie, il faut non seulement le relier à la très ancienne histoire de l’émancipation par les techniques de communication, depuis le 16ième siècle, mais aussi l’investir de projets politiques qui permettront de donner un sens et une perspective à ces prouesses techniques.


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