Dominique Wolton
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Journalisme et liberté de l’information à l’heure de la mondialisation

Clarín (Argentine), 2 août 2005

L’emprisonnement d’une journaliste, Judith Miller, du New York Times, est toujours un fait grave. Surtout dans un pays démocratique comme les États-Unis, qui affirment volontiers être le temple de la liberté de la presse. Au point d’avoir inventé cette formule discutable du « 4e pouvoir des médias ». Si les médias sont un contre-pouvoir indispensable, puisqu’ils informent et critiquent, il n’est pas certain qu’ils soient pour autant un 4e pouvoir. Surtout en cas de guerre car cet emprisonnement se produit sur fond de la guerre d’Irak. Pour la première fois le monde a pu voir, combien les médias américains, dans leur ensemble, et contrairement à la plupart des autres médias occidentaux, n’avaient pas gardé l’indépendance qu’ils revendiquent habituellement à l’égard du pouvoir politique. C’est même cette grande proximité entre médias et politique qui a troublé, d’autant que, les faits en faveur de la guerre de 2003 se sont finalement avérés faux. Ce dont les médias américains ont du finalement convenir, dans une sorte de demi aveu, tardif. Ce contexte est à rappeler pour comprendre pourquoi depuis près de deux ans la presse américaine veut reprendre son « autonomie » par rapport au pouvoir politique et judiciaire. Quitte à faire, au New York Times, un bras de fer avec la justice en refusant de dévoiler les sources d’enquête liée à la divulgation, dans la presse d’une femme agent de la CIA.

Ce fait triste permet d’évoquer trois enjeux pour l’avenir du journalisme :

1 - Réaffirmer l’importance vitale de la liberté de la presse. Surtout à l’heure de la mondialisation. Les journalistes en sont les maillons indispensables, mais fragiles. Il ne s’agit jamais que d’individus sur lesquels comme le montre les meurtres, emprisonnements, disparitions toutes les pressions politiques, militaires, policières et judiciaires sont possibles.
Pas de démocratie mondiale sans protection des journalistes et de leurs médias. Mais en 30 ans le contexte a changé. Si les principes généraux de cette liberté sont universels, les contextes sont différents. La presse nationale est vue par les autres pays. Au-delà de l’information, il y a les cultures et les inégalités mondiales. Surtout à l’heure de la politique extérieure musclée des États-Unis et du comportement ambigu de la presse américaine entre 2001 et 2004. Avec la mondialisation de l’information une vision un peu naïve de la liberté de la presse qui serait identique d’un bout à l’autre de la planète disparaît. Cela oblige les médias à être plus modestes, voir à faire certaines autocritiques. Les journalistes n’ont pas toujours raison parce qu’ils sont journalistes. Et définir aujourd’hui l’indépendance de la presse est beaucoup plus compliqué qu’hier. D’autant que les opinions publiques n’adhèrent pas toujours, surtout dans les pays occidentaux, à tous les comportements des journalistes. Et les opinions publiques sont en définitive la principale source de légitimité des journalistes. C’est la confiance des publics qui est la plus grande force des journalistes pour résister à toutes les pressions. Et les publics sont de moins en moins dupes de la complexité des conditions de la liberté de l’information. La presse américaine n’est plus seule au monde, et n’est pas toujours contrairement à ce qu’elle pense, la meilleure de toutes, dans toutes circonstances. La aussi, attention à l’effet boomerang, de l’information, qui renforce partout l’esprit critique.

2 – Pas de liberté de l’information, sans réflexion sur les contradictions du métier. Les journalistes ne sont pas toujours les chevaliers blancs de la liberté, du droit, de l’information. Les liens de plus en plus compliqués au sein des industries culturelles mondiales entre, information, technologie, économie, politique, obligent à repenser le combat de l’information beaucoup plus compliqué qu’il y a 50 ans entre une « bonne presse » et des « mauvais pouvoirs ». Les exemples de ces rapports de plus en plus compliqués entre information – vérité – scoop – mensonge – blanchiment d’information – propagande – concentration économique – justice et médias sont très nombreux. Les journalistes fragiles et indispensables ne sont pas toujours à la hauteur de leur mission. Et les opinions publiques le voient et n’en sont pas dupes. Autrement dit, il y a parfois un décalage entre les discours et les actes. Et les épouvantables conditions de la presse dans les pays autoritaires ou totalitaires ne peuvent pas servir de caution aux comportements des médias dans le reste du monde libre. Les journalistes dans les pays libres ne sont pas au dessus des lois, sous peine de scier la branche sur laquelle ils sont assis. Protéger les sources de l’information est un droit mais à la condition par ailleurs de s’imposer comme devoir de ne pas profiter de cette situation pour exercer dans certains secteurs, des pratiques plus contestables. Informer et critiquer ne créent pas une exception au droit. Et de nombreux pays démocratiques ont vus les dérives de la presse, quand celle-ci se voit comme le seul rempart de la démocratie. Dans un monde plus transparent les médias doivent respecter les codes de déontologie qui existent notamment pour desserrer l’étau d’une information de plus en plus tirée vers le scoop, la vitesse et la concurrence.

3 – Cela conduit au problème central : réfléchir au statut de la liberté de l’information et des journalistes, à l’heure de la mondialisation, où sont mélangés pour le meilleur et le pire, liberté de l’information, technologie, concentration des industries culturelles, apprentissage difficile de la diversité culturelle, inégalités nord/sud, anti-américanisme et parfois anti-occidentalisme.
L’information occidentale, aujourd’hui la plus libre, mais de plus en plus contestée, ne pourra sauver sa dimension universelle qu’à condition d’un travail sérieux pour conjuguer universalisme et respect de la diversité culturelle dans un monde multipolaire.
Un gigantesque travail est à entreprendre pour définir « l’information ». Aujourd’hui tout ce qui circule sur les multiples techniques, de la presse, à la radio, les agences à la télévision, et à Internet n’a pas le même statut, ni la même exigence par rapport à la démocratie. Bref, il faut un effort de réflexion pour protéger le statut de journaliste dans un monde saturé d’informations. À condition que ceux-ci ne se réfugient pas dans les schémas d’hier.
Demain pour protéger cette fragile liberté des journalistes, il faudra signer une convention internationale sur la liberté de l’information entre États, acteurs économiques, et journalistes. Comme la convention internationale sur les prisonniers de guerre qui essaye de définir un cadre mondial pour les protéger.
Demain pas de liberté de l’information sans cette considérable réflexion, et la construction d’un nouveau cadre international. La loi ne tue pas la liberté de la presse, elle la protège. Sans loi, seule la loi de la jungle s’impose. Et l’on en connaît le résultat.


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