Dominique Wolton
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Déprogrammation d’Hourtin : un gâchis

Journal de la ligue de l’enseignement, août-septembre 2005

Les faits sont accablants. L’université de la communication obligée après 20 ans d’existence de suspendre sa manifestation d’Hourtin (22/25 août 2005) faute de subventions de ses partenaires. Au moment où les industries de la culture et de la communication manifestent une insolente expansion, avec un degré de concentration mondiale totalement contradictoire avec le plus élémentaire respect du pluralisme… Au moment où la discussion de la convention de l’Unesco sur la diversité culturelle cet automne à Paris illustrera l’importance des enjeux mondiaux de la culture et de la communication. Au moment où la multiplication des chaînes d’informations repose la question des rapports entre universalisme, et occidentalisme. Au moment où, pour rester en France, le lancement de la TNT relance complètement la donne des rapports entre service public, industrie, médias généraliste et thématique. Au moment, surtout où le vote du 29 mai manifeste de manière éclatante le décrochage entre les élites et le peuple pour un sujet fondamental pour l’avenir, l’Europe qui reste la plus grande aventure pacifique et démocratique du monde. Et dans lequel les enjeux et les échecs de la communication politique ont été exemplaires.
Bref les sujets, comme toujours, ne manquaient pas pour cette université qui reste le seul lieu public, ouvert de débats sur les rapports entre technique, culture, société, communication et politique. Il n’existe aucun autre lieu de ce type. Les salons et manifestations qui existent par ailleurs n’ont aucun rapport avec ce lieu de rencontres où des publics différents échangent et s’approprient de manière non savante, contradictoire, et non dogmatique des enjeux démocratiques de la communication. Tout sauf l’élitisme et le snobisme. Un exemple simple de démocratie.

Alors pourquoi cette faillite de partenaires ? Par conformisme et myopie. « La communication n’est plus à la mode » et n’intéresse pas. Comment dire cela quand elle devient au contraire un des enjeux les plus forts de la paix et de la guerre de demain, notamment du fait des rapports de plus en plus compliqués entre identité culture et société. Plus le monde est ouvert, moins il est compréhensible, plus il provoque des réactions de rejet qui obligent à réfléchir et pour que les valeurs d’information et de communication, si indispensables à tout combat d’émancipation ne deviennent pas des facteurs d’incommunication et de haine.
L’omniprésence des techniques et des industries de communication, ne garantissent en rien une société plus ouverte, plus tolérante, plus démocratique et respectueuse de la diversité culturelle. L’information ne suffit pas à créer la communication. Plus il y a de tuyaux, plus les inégalités d’information, de culture, d’éducation se renforcent. Plus que jamais la perspective humaniste et démocratique est à préserver et promouvoir pour résister aux multiples promesses des techniques et des marchés. Oui le village global existe, mais seulement du côté des techniques. Si l’on ne veut pas qu’il débouche sur la Tour de Babel et ses conséquences, il faut un énorme effort de réflexion collectif. La France a toujours joué un rôle critique pour sortir des idéologies de l’information et de la communication et offrir un cadre de réflexion plus culturel, social et démocratique. Et Hourtin, expérience unique avec les universités du réseau illustre ce mouvement.
Alors pourquoi ce désengagement financier qui oblige les dirigeants à annuler la manifestation cette année ?
Par paresse. Pourquoi les paillettes, les modes, les idées toutes faites ont-elles toujours plus de succès que la réflexion ? Les acteurs politiques, économiques, institutionnels, médiatiques sont évidemment en cause. C’est aussi, hélas, la faute des syndicats mouvements d’éducation populaire, monde de la culture et de la communication, enseignants, qui n’ont pas toujours compris l’importance d’une réflexion de longue durée sur les rapports entre information, communication, culture, société et politique. Responsabilité, aussi des médias qui auraient tout intérêt à cette réflexion, et qui considèrent « qu’elle ne sert pas à grand-chose ». La communication est un bien public de la démocratie de masse. Ce n’est pas le moment de la réduire aux tuyaux, aux paillettes, aux performances, au moment notamment où le lien social est fragile, avec une déstabilisation des classes moyennes, autre épine dorsale de la démocratie. Avec aussi la difficulté à valoriser le statut de nos sociétés multiculturelles, à comprendre les liens entre identité et communication, industries et émancipation.
Le secteur de l’information et de la communication regorge d’argent et de manifestations mondaines qui s’égrènent tous les mois de l’année sur tous les coins de la planète. Mais il n’y en a pas pour financer un des seuls lieux modestes de rencontres et de discussions sur les enjeux culturels et politiques de la communication. Hourtin, comme symbole d’une réappropriation des enjeux, sur la communication est aussi important que Cannes, Deauville, ou le MIP TV.

Le déséquilibre, pour l’instant est hélas trop fort. Tout le monde en paiera les conséquences mais il sera trop tard. Quand, là aussi, on constatera le décrochage entre « le monde de la com » et les enjeux sociaux culturels et politiques de la communication. Merci à tous ceux qui ont préféré retirer leurs subventions, aboutissant à ce silence, et qui les ont gardées par contre pour les multiples initiatives de « com » dont un jour on s’étonnera de l’effet boomerang. Pourquoi y a-t- il toujours de l’argent pour la « com » et jamais pour la communication ?


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